Ce billet est inspiré du chapitre 3 « La force des récits et témoignages par rapport aux chiffres » de Communiquer en santé mentale : repères pour de nouvelles stratégies et pratiques. À retrouver dans le livre de la page 51 à la page 82.
Une histoire qui commence bien se termine bien ?
On les voit partout. Ces témoignages lisses, portés par une personne souriante qui raconte comment elle a traversé la dépression, le burn-out ou le trouble bipolaire, et qui conclut sur une note d’espoir : « Aujourd’hui, je vais mieux, et si ça telle méthode m’a aidé, elle peut aussi aider quelqu’un d’autre. » Ils sont bien intentionnés. Souvent touchants. Et pourtant, quelque chose cloche.
Car en cherchant à montrer que le rétablissement est possible, ce qui est juste, ce type de communication tend à imposer une vision unique, normée et édulcorée de ce que devrait être un parcours de santé mentale. Ce faisant, il peut invisibiliser, décourager, voire stigmatiser ceux dont la trajectoire est plus chaotique, plus lente, plus incertaine.
Le pouvoir réel des récits et leur usage délicat
Avant d’aller plus loin, il faut reconnaître ce que les recherches confirment : les récits sont des outils de communication d’une puissance exceptionnelle, bien supérieure aux chiffres ou aux messages informatifs bruts.
Les travaux de Green et Brock (2000) sur la théorie du transport narratif montrent qu’un récit bien construit, incarné et crédible transporte le récepteur dans une réalité cohérente, réduit ses résistances et favorise une mémorisation durable. En d’autres termes : une personne qui raconte son parcours de dépression touche là où une statistique sur la prévalence ne parvient pas.
Le psychologue Albert Bandura (1986) apporte un éclairage complémentaire avec sa théorie de l’apprentissage social : l’identification à un modèle perçu comme crédible et relativement semblable à soi peut provoquer un changement d’attitude ou de comportement. Un récit de rétablissement raconté par « quelqu’un comme moi » peut rendre plus accessible l’idée de demander de l’aide, réduire la distance psychologique face au trouble, et lever une partie de la honte.
Patrick Corrigan et ses collègues (2012) ont montré que les témoignages, surtout lorsqu’ils sont réalisés en direct, authentiques, diversifiés et contextualisés, figurent parmi les leviers les plus efficaces contre la stigmatisation. C’est d’ailleurs le moyen plébiscité pour faire changer de regard 72 % des personnes se déclarant « pas à l’aise » avec le handicap psychique (IFOP, décembre 2024).
La possibilité d’un effet positif est réelle. Et c’est précisément parce que le récit est puissant qu’il faut être rigoureux dans la façon de le produire, de le sélectionner et de le diffuser.
Le piège du cadrage héroïque
La grande majorité des témoignages diffusés obéissent à une même structure narrative : rupture (le trouble survient), épreuve (la traversée de la difficulté), dépassement (la demande d’aide, le traitement, le travail sur soi), et résolution (le mieux-être retrouvé). Ce schéma en arc de cercle, qui ressemble beaucoup à celui des pièces dramatiques, est devenu un quasi-standard du genre : le fameux « ce qui ne me tue pas me rend plus fort ».

Ce modèle est souvent conforme aux attentes du commanditaire du témoignage : il suscite de l’espoir, valorise l’institution ou l’association, et remet rarement en cause le fonctionnement du système de soins ou de manière timide. Il est, comme on peut le dire à certains endroits, « bankable ».
Le problème, c’est qu’il suggère implicitement que le rétablissement est la norme attendue, qu’il est accessible à tous à condition de le vouloir et de « travailler sur soi », ce qui confine parfois aux méthodes de développement personnel. Ce faisant, il produit trois effets pervers.
Premièrement, il culpabilise. Les personnes dont le parcours est marqué par des rechutes, des hospitalisations difficiles, un accès aux soins chaotique, ou simplement une évolution plus lente, peuvent se sentir en échec face à des récits qu’elles ne peuvent pas s’approprier. « Si les autres y arrivent, pourquoi pas moi ? » Aussi, le rétablissement ne se passe pas forcément bien. Il peut être violent : avoir appris à vivre avec sa maladie ne signifie pas pour autant réussir à retrouver sa place dans la société.
Deuxièmement, il invisibilise. Les situations les plus sévères, les trajectoires les plus complexes, les personnes les plus marginalisées par le système de soins disposent rarement de relais dans ces récits : précisément parce qu’elles sont rarement en mesure d’en produire en raison d’un état de santé dégradé. Le biais de recrutement est inévitable : ceux qui témoignent sont ceux qui ont suffisamment de recul, suffisamment d’insertion sociale pour considérer que le témoignage ne leur portera pas préjudice, et suffisamment de ressources narratives pour construire un récit cohérent.
Troisièmement, il peut stigmatiser en prétendant déstigmatiser. En refusant de laisser une place à la diversité des parcours, y compris à une critique authentique du système, la démarche de déstigmatisation peut paradoxalement renforcer la norme de ce qu’est un « bon patient » ou un « bon rétablissement ». Celui dont l’histoire ne rentre pas dans ce moule reste en dehors du récit public.
Le cas d’Ève et le témoignage qu’on ne veut pas entendre
Un cas documenté par Kaiser et ses collègues (2020) illustre cette mécanique de façon saisissante. Ève, une jeune femme australienne de 19 ans, a un parcours difficile : diagnostic de dépression majeure avec comportements d’automutilation sévères dès l’adolescence, hospitalisations traumatisantes, fermeture de l’établissement spécialisé qui la suivait. Fermeture à la suite de laquelle trois de ses amis se sont suicidés, dont sa meilleure amie.
Invitée à témoigner dans pour une association de promotion de la santé mentale, elle raconte son histoire avec honnêteté, y compris sa critique des défaillances du système. Son témoignage est jugé trop difficile à utiliser : il ne conduit pas vers un message de recours aux soins, il critique les établissements psychiatriques, il ne rentre pas dans la case du « récit inspirant ». On lui dit qu’un autre programme « plus adapté à son histoire » la contactera. Huit mois plus tard, aucune nouvelle.
Ce cas n’est pas une exception anecdotique. Il révèle une tension structurelle : les institutions qui organisent la parole sur la santé mentale ont des intérêts dans ce qu’elles donnent à entendre. Et ces intérêts ne coïncident pas toujours avec la complexité du vécu des personnes concernées.
Porter les récits avec responsabilité
Développer une « gestion attentionnée et responsable des récits » (traduction personnelle de story stewardship, de Brené Brown) n’est pas renoncer aux témoignages, mais les porter autrement : avec respect, précaution, sans récupération ni simplification.
Cela implique concrètement de :
- Créer des espaces sécurisés pour recueillir le témoignage, où la personne ne ressent aucune pression à produire un récit positif, politiquement correct ou consensuel ;
- Respecter la temporalité propre de chaque personne, et ne jamais solliciter quelqu’un qui n’est pas suffisamment avancé dans son propre chemin pour témoigner sans risque pour lui-même ;
- Accompagner la personne avant, pendant et après la diffusion, en anticipant les effets potentiels du dévoilement public ;
- Garantir un consentement éclairé réel, qui inclut la possibilité de se rétracter, de modifier ou de retirer son témoignage à tout moment ;
- Diversifier les récits présentés : diagnostics différents, trajectoires non linéaires, âges, genres, origines sociales et culturelles — afin de permettre à un maximum de personnes de s’y reconnaître sans avoir à s’y conformer.
Cette philosophie rejoint celle de Rita Charon, qui fonde la médecine narrative sur quatre piliers : reconnaître, absorber, interpréter et être ému par les histoires des patients. Une communication éthique en santé mentale doit s’inspirer de cette posture : écouter avant de diffuser, coconstruire et ne pas mettre en scène.
Ce que cela change dans la pratique
La question n’est pas de supprimer les témoignages de rétablissement : comme dit supra, ils restent parmi les outils les plus puissants dont dispose la communication en santé mentale. Elle est de les produire et de les utiliser avec beaucoup plus de rigueur qu’aujourd’hui.
Avant de lancer une campagne fondée sur des récits, voici quelques questions à se poser sérieusement :
- Le témoignage est-il vraiment volontaire, libre, et consenti ?
- La personne a-t-elle été informée des conséquences potentielles du dévoilement public, y compris à long terme ?
- Le récit reflète-t-il la complexité réelle du parcours, ou a-t-il été édulcoré pour être « utilisable » ?
- Parmi les témoignages diffusés, y a-t-il une diversité réelle de trajectoires, y compris celles qui sont moins linéaires, moins « inspirantes » ?
- Le récit pourrait-il, involontairement, culpabiliser ceux dont le parcours est différent ?
Savoir raconter, c’est aussi savoir ce qu’on ne devrait pas raconter à la place des autres. Ni comment.