Avant d’aller plus loin, posons un vocabulaire clair, essentiel pour bien communiquer. Un pair-aidant (ou médiateur de santé pair) est une personne qui a elle-même vécu une expérience de trouble psychique et qui s’implique dans un service de psychiatrie pour en aider d’autres. Cette implication peut prendre plusieurs formes :
- Bénévole : soutien informel, accompagnement, écoute
- Pair aidant, ou médiateur de santé pair : rôle formalisé, parfois rémunéré, avec formation
- Expert par expérience : contribution à la conception ou l’évaluation de services ou de la recherche
- Co-producteur : participation en partenariat égal à la conception des soins ou des protocoles de recherche
Ce qui les unit est que leur légitimité ne vient pas d’un diplôme universitaire, mais de leur expérience et trajectoire personnelle. C’est à la fois leur force, mais aussi la source de nombreuses tensions.
Ce que les pairs aidants apportent, et pourquoi ça compte
On peut identifier plusieurs contributions positives et éléments à même de favoriser l’intégration des pairs aidants dans un service hospitalier.
Le premier levier : la qualité relationnelle. Les patients décrivent souvent les pairs aidants comme « différents », moins formels, moins distants. Autrement dit : moins « institutionnels ». Cette proximité perçue crée une fenêtre communicationnelle que les professionnels du soin peinent parfois à atteindre.
Les patients partagent des choses avec leurs pairs aidants qu’ils ne disent pas à leurs soignants. Pas parce que le soignant serait incompétent, mais parce que la relation avec le pair aidant aidant repose sur une expérience partagée implicite. La confiance naît plus vite, plus naturellement.
L’expérience vécue permet aux pairs aidants de :
- Anticiper les potentiels déclencheurs émotionnels difficiles que les patients ne voient pas toujours.
- Aider les patients à formuler leur vécu pour mieux dialoguer avec les équipes soignantes.
- Défendre les droits des patients dans des situations complexes (soins sous contrainte, par exemple).
Quand un pair aidant est visible dans une équipe, il envoie un message implicite mais fort : lé rétablissement des troubles psychiques est possible. Le pair aidant en est une incarnation. En communication en santé, on sait que les « modèles qui nous ressemblent » sont parmi les vecteurs les plus efficaces pour modifier les croyances et les comportements.
Les barrières, là où la communication échoue
Il faut toutefois admettre des situations inconfortables, susceptibles de remettre en question un postulat souvent tenu pour acquis.
L’implication des pairs aidants réduit-elle vraiment la stigmatisation ?
La réponse à cette question est nuancée : pas nécessairement, et parfois c’est l’inverse. Les pairs aidants peuvent eux-mêmes être victimes de stigmatisation. Non pas de la part des patients, mais de la part de leurs collègues soignants ou administratifs.
C’est un point central en communication de santé : on parle souvent de lutte contre la stigmatisation du public vers les personnes avec un trouble psychique. Mais la stigmatisation intra-organisationnelle, celle qui s’exerce entre pairs aidants et soignants au sein d’une même équipe, est beaucoup moins documentée. Faire entrer des personnes concernées dans un système inchangé ne transforme pas mécaniquement ce système.
Le manque de connaissance du rôle de pair aidant, une barrière structurelle
Le premier frein identifié est la méconnaissance du rôle par les équipes soignantes. Certains professionnels ne savent tout simplement pas qui sont les pairs aidants, pourquoi ils sont là, ce qu’ils peuvent faire. Ce manque de connaissance crée un vide qui se remplit souvent de méfiance ou de condescendance. Concrètement, cela se traduit par :
- Des pairs aidants non inclus dans les réunions d’équipe.
- Des pairs aidants à qui l’on refuse l’accès aux espaces communs.
- Des pairs aidants contournés dans les transmissions d’information.
La communication est ici asymétrique et excluante. Le pair aidant est physiquement présent mais symboliquement absent. Si la culture organisationnelle n’évolue pas, l’inclusion peut devenir purement cosmétique. Cette situation peut renforcer le sentiment d’instrumentalisation et de marginalisation.
L’injonction à se dévoiler ou à se taire
Une tension communicationnelle particulièrement délicate émerge autour de la divulgation de l’expérience vécue. D’un côté, c’est précisément ce qui donne sa valeur au rôle de pair aidant. De l’autre, il est des situations où :
- Des responsables conseillent aux pairs aidants de ne pas révéler leurs difficultés psychiques à leurs collègues.
- Des équipes médicales exigent au contraire que les pairs aidants divulguent leur diagnostic pour clarifier leur rôle clinique.
Ces deux injonctions contradictoires placent les pairs aidants dans une position impossible : trop en dire expose à la stigmatisation, pas assez remet en question la légitimité même du rôle. C’est une double contrainte communicationnelle classique qui a des effets concrets sur le bien-être et la motivation des pairs aidants.
Le déséquilibre de pouvoir
Les pairs aidants viennent de la position d’anciens patients. Or dans les services de psychiatrie, cette identité est chargée : elle est souvent perçue comme une forme de fragilité structurelle par les équipes soignantes. Ce déséquilibre peut se manifester :
- Des pairs aidants perçus comme des « ex-patients » plutôt que comme des collègues.
- Une information parfois partagée avec les soignants mais retenue vis-à-vis des pairs aidants.
- Une pression à « bien se comporter » pour ne pas être vu comme un « patient ».
En somme, les pairs aidants doivent constamment prouver qu’ils ont dépassé leur identité de patient pour être pris au sérieux. Ce qui peut être épuisant, et c’est une forme de communication implicite profondément stigmatisante. Il s’agit de ne pas confondre représentation (recruter des pairs aidants parce qu’il faut le faire et que c’est dans l’air du temps) et participation (intégrer les pairs aidants parce qu’on croit sincèrement en leur plus-value).
L’identité, nœud central de la communication
La tension identitaire vécue par les pairs aidants est une dimension souvent négligée. Les pairs aidants naviguent entre deux identités simultanées :
- L’identité vécue : celle de quelqu’un qui a traversé des épreuves psychiques, qui s’en souvient, qui en est parfois (en réalité, toujours) encore marqué.
- L’identité professionnelle : celle d’un travailleur reconnu, légitime, avec un rôle défini dans une organisation.
Ces deux identités ne sont pas toujours compatibles dans la perception des équipes. Et les pairs le ressentent. Ce n’est pas seulement une question de bien-être individuel. C’est une contrainte systémique : le pair aidant doit gérer une façade de stabilité permanente, au prix d’une authenticité réduite. Or l’authenticité est précisément ce qui fait la valeur de son rôle. On ne peut pas demander à quelqu’un d’incarner une identité expérientielle tout en neutralisant ce qu’elle implique réellement. Le vécu expérientiel ne peut être mobilisé comme un simple outil narratif décontextualisé.
Quand l’identité de pair aidant devient ressource
Cependant, lorsque les conditions sont favorables, l’identité de pair aidant peut devenir une source puissante de sens et d’empowerment. Des témoignages décrivent comment le fait d’avoir un titre, un badge, une fiche de poste, être « pair aidant » plutôt que « patient expert », transforme le rapport à soi. La dénomination crée un statut, et le statut crée de la dignité. Par ailleurs, ce n’est pas la motivation ou la compétence des pairs qui détermine principalement le succès du dispositif, mais la capacité du système à créer les conditions de leur intégration.
Ce que tout cela nous dit sur la communication en santé mentale
La communication ne se réduit pas aux messages
La communication en santé ne se résume pas aux campagnes de sensibilisation ou aux brochures d’information. Elle est aussi intra-organisationnelle, relationnelle, symbolique. Ce qui se dit (ou ne se dit pas) dans une salle de réunion, dans un couloir, dans une transmission d’équipe, a des effets concrets sur la capacité des pairs aidants à exercer leur rôle.
La stigmatisation se niche là où on la cherche rarement
On associe souvent la stigmatisation en santé mentale au grand public, aux médias, aux employeurs. Il est important de rappeler qu’elle peut aussi se loger au cœur même des équipes soignantes. Et que ce n’est pas un détail : c’est un frein majeur à l’implication des pairs aidants, et donc à la qualité des soins.
La clarté du rôle est un enjeu de communication
Un pair dont le rôle est flou ne peut pas communiquer efficacement : ni avec les usagers, ni avec les soignants, ni avec lui-même. Il s’agit d’insister sur l’importance de descriptions de poste claires, de processus de recrutement formalisés, de supervision régulière et aussi de reconnaissance.
L’autonomie dans le dévoilement est une condition du dialogue authentique
Forcer quelqu’un à révéler son histoire, ou au contraire lui interdire de le faire, détruit la possibilité d’une communication authentique. Les organisations qui veulent intégrer des pairs aidants doivent protéger leur capacité à choisir quand, comment et à qui ils se dévoilent. C’est une condition sine qua non de l’efficacité de leur rôle.
Implications pratiques pour les professionnels de la communication en santé
Pour ceux qui travaillent à la conception de messages, de formations ou de politiques en santé mentale, cette revue suggère plusieurs pistes concrètes :
- Former les équipes soignantes au rôle et à la valeur des pairs ; non pas comme une formalité administrative, mais comme une véritable intervention de communication visant à réduire les préjugés internes.
- Intégrer les pairs aidants dans la communication institutionnelle ; non pas pour « humaniser » une campagne, mais comme acteurs à part entière de la production des savoirs, des messages et des dispositifs.
- Concevoir des cadres de supervision et de suivi qui reconnaissent la dimension communicationnelle et émotionnelle du rôle de pair aidants, notamment la charge que représente la gestion permanente de son identité dans l’espace professionnel.
- Développer des interventions internes contre la stigmatisation, co-conçues et co-animées avec les pairs aidants, ciblant spécifiquement les équipes soignantes plutôt que seulement le grand public.
Lu sous l’angle de la communication en santé, on voit qu’une cartographie des silences, des injonctions contradictoires et des hiérarchies implicites structurent les équipes de santé mentale. La parole des pairs aidants ne peut s’exprimer pleinement que si l’environnement organisationnel la rend possible. Et que rendre cet environnement possible est, avant tout, une question de communication.
Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir s’il faut impliquer les personnes concernées, mais comment le faire sans reproduire les hiérarchies que cette implication prétend corriger.
Points d’attention pour une bonne intégration des pairs aidants
Clarifier le pourquoi de l’implication
- Avons-nous défini précisément l’objectif de cette implication ?
- Cherchons-nous une expertise, une relecture, une co-construction, une représentation, un témoignage ?
- La personne concernée aura-t-elle un pouvoir réel d’influence sur les décisions ?
Formaliser le cadre du rôle
- Une fiche de mission claire existe-t-elle ?
- Les attentes, responsabilités et limites du rôle sont-elles explicitées ?
- Le positionnement vis-à-vis des autres professionnels est-il défini ?
- Les modalités de recours au vécu personnel sont-elles clarifiées ?
Préparer l’organisation en amont
- Les équipes comprennent-elles le rôle et la valeur de cette expertise ?
- Les professionnels ont-ils été sensibilisés aux risques de stigmatisation implicite ?
- La hiérarchie soutient-elle explicitement la démarche ?
- Les espaces de décision sont-ils réellement ouverts à cette contribution ?
Reconnaître l’expertise comme un travail*
- La participation est-elle rémunérée ou compensée de manière juste ?
- Les conditions matérielles de participation sont-elles facilitées (transport, horaires, accessibilité) ?
- La personne est-elle traitée comme contributrice experte et non comme simple témoignage vivant ?
Soutenir la personne impliquée
- Une supervision ou un espace de débriefing est-il prévu ?
- Des référents identifiés peuvent-ils être sollicités en cas de difficulté ?
- Le dispositif tient-il compte de la charge émotionnelle potentielle du rôle ?
- La personne peut-elle ajuster ou suspendre sa participation sans culpabilisation ?
Prévenir l’instrumentalisation*
- La personne concernée est-elle isolée symboliquement ?
- Son avis influence-t-il réellement les arbitrages ?
- Son intervention dépasse-t-elle la validation symbolique de décisions déjà prises ?
- Plusieurs vécus / profils sont-ils représentés pour éviter l’essentialisation ?
* En anglais, on utilise le mot tokenism, c’est-à-dire en somme se servir de la personne comme d’un pion.
Permettre une montée en compétence réciproque
- Une formation est-elle proposée à la personne concernée si nécessaire ?
- Les professionnels sont-ils eux aussi formés à travailler en partenariat ?
- Des temps de retour d’expérience collectif sont-ils prévus ?
Évaluer la qualité de l’intégration
- Les personnes concernées se sentent-elles écoutées et légitimes ?
- Les professionnels perçoivent-ils une valeur ajoutée concrète ?
- Des changements tangibles ont-ils résulté de cette participation ?
- Le dispositif est-il régulièrement ajusté à partir des retours de terrain ?
Votre démarche est probablement symbolique si…
- la personne concernée intervient uniquement en ouverture de colloque ou en témoignage ;
- elle n’est consultée qu’en fin de projet ;
- son rôle reste flou ou dépend des « bonnes volontés » de chacun ;
- elle n’est pas rémunérée alors que d’autres experts le sont ;
- elle est présente dans les communications, mais absente des arbitrages.
Trois questions à se poser
- Que se passerait-il si cette personne n’était pas là ?
Si la réponse est « pas grand-chose », sa participation est probablement cosmétique. - Qu’a-t-elle permis de changer concrètement ?
Une participation sans effet observable est rarement une participation réelle. - Qui s’adapte à qui ?
Si seules les personnes concernées doivent s’adapter au système, sans transformation organisationnelle, il ne s’agit pas de co-construction.
Commentaires
* Sur ces points, Gaël Potier commente l’article sur LinkedIn : « J’ajouterais que pour vraiment bien intégrer les MSP, je conseille de ne pas multiplier leurs CDD (j’en suis à mon 5ième ou 6ième CDD, je crois) et de les maintenir dans la précarité sans explication aucune. Pourtant, le CCOMS et la Haute Autorité de Santé recommandent vivement de ne pas multiplier les CDD des MSP. Exemple très concret et très actuel : je suis travailleur dans un centre hospitalier depuis décembre 2022. Et je suis toujours en CDD en avril 2026 alors que toutes mes évaluations sont très positives. D’où mon statut « open to work » depuis cette semaine [sur son profil LinkedIn], mon « coup de gueule » et ma contrariété de cette semaine. En pleine « bataille » avec le service du personnel pour être, enfin reconnu et légitimé conformément aux recommandations du CCOMS et de la Haute Autorité de Santé. »
Pour aller plus loin
- Shaw, S., Shirley, L., Schroeder, E., Thompson, G., Watt, K., & Forsyth, K. (2026). A systematic review of the barriers and facilitators to lived experience involvement in mental health services. Frontiers in public health, 13, 1737709. https://doi.org/10.3389/fpubh.2025.1737709
- Ibrahim, N., Thompson, D., Nixdorf, R., Kalha, J., Mpango, R., Moran, G., Mueller-Stierlin, A., Ryan, G., Mahlke, C., Shamba, D., Puschner, B., Repper, J., & Slade, M. (2020). A systematic review of influences on implementation of peer support work for adults with mental health problems. Social psychiatry and psychiatric epidemiology, 55(3), 285–293. https://doi.org/10.1007/s00127-019-01739-1 (lecture recommandée par Simon Félix)
- Travaux de la Communauté Mixte de Recherche sur la Pair-Aidance en Santé Mentale (Université de Bordeaux)
- Le 1 du 15 avril 2026
- La Maison Perchée
- Les Maux Bleus : Sur un arbre perché, Vague à l’âme, Les assiettes chinoises.