Intégrer les liens sociaux en santé mentale, par Arnaud Gouillart

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La littérature scientifique reconnaît de longue date que la santé mentale est influencée par une combinaison de facteurs biologiques, psychologiques et sociaux. Parmi ces derniers, les liens sociaux jouent un rôle majeur et structurant.

Arnaud Goulliart, consultant en santé publique et délégué général de la Fédération française pour les liens sociaux, nous parle de l’importance d’intégrer pleinement le lien social dans les politiques de santé mentale. 

L’omniprésence de la solitude dans les parcours de personnes en souffrance psychique est une réalité bien connue des professionnels de santé. Pourtant, ce facteur reste largement marginalisé dans l’évaluation, la prévention et la prise en charge. La déconnexion sociale est souvent perçue comme une conséquence de la maladie, une donnée contextuelle ou une responsabilité individuelle, plutôt que comme un déterminant en santé mentale. Ce décalage entre ce que l’on observe et ce que l’on intègre réellement dans les pratiques professionnelles et les politiques interroge. Il constitue aujourd’hui un frein à une approche plus globale et plus efficace de la santé mentale. 

La littérature scientifique reconnaît de longue date que la santé mentale est influencée par une combinaison de facteurs biologiques, psychologiques et sociaux. Parmi ces derniers, les liens sociaux jouent un rôle majeur et structurant. Le rapport publié le 30 juin 2025 par la Commission de l’Organisation mondiale de la santé sur le lien social en propose une définition complète : le lien social désigne la manière dont les personnes se relient et interagissent entre elles, selon trois dimensions clés – la structure des relations (leur nombre, variété, fréquence, durée et mode d’interaction, y compris en ligne), leur fonction (type de soutien perçu ou reçu : émotionnel, pratique, informationnel, financier, sentiment d’appartenance) et leur qualité (positive, négative ou ambivalente) (OMS, 2025).

La corrélation entre la santé mentale et les liens sociaux est aujourd’hui solidement étayée par la recherche. Une revue systématique de référence a montré qu’un réseau social riche est associé à une réduction significative de la mortalité toutes causes confondues. D’autres études confirmaient déjà il y a plusieurs décennies que le lien social agit comme un modérateur du stress et un facteur de protection face aux troubles anxieux et dépressifs. À l’inverse, l’isolement social et la solitude augmentent le risque de troubles psychiques, d’idées suicidaires et de comportements à risque. Ces effets sont transversaux, quel que soit l’âge ou le contexte.

Ce corpus de connaissances s’est récemment renforcé par deux prises de position majeures de l’Organisation mondiale de la santé. Le 23 mai 2025, lors de sa 78e Assemblée mondiale, l’OMS a adopté une résolution inédite consacrée aux liens sociaux comme déterminant essentiel de la santé. Elle appelle les États à structurer une réponse intersectorielle et inclusive face à la montée de la déconnexion sociale, en particulier chez les populations les plus vulnérables.

Dans la continuité, le rapport de la Commission de l’OMS sur le lien social établit un tournant dans l’approche mondiale de cet enjeu. Il ne s’agit plus seulement de constater une association entre isolement et troubles psychiques. Le rapport démontre que le déficit de liens sociaux contribue directement à la dégradation de la santé, au même titre que des facteurs de risque établis comme le tabagisme ou la sédentarité. Il propose des recommandations concrètes pour faire du lien social une priorité de santé publique : sensibilisation, création d’environnements relationnels favorables, soutien aux initiatives communautaires, développement de stratégies multisectorielles. 

Ces recommandations rejoignent les conclusions d’une étude récente qui a modélisé l’impact des liens sociaux sur les trajectoires de santé mentale des jeunes. Les auteurs montrent que, dans un contexte de saturation des services spécialisés, la présence d’un tissu social dense peut compenser les limites d’accès aux soins. Cela confirme le rôle protecteur et systémique des liens sociaux, non seulement pour les individus, mais aussi pour le système de santé. 

Malgré ces preuves, la France ne dispose pas à ce jour d’une stratégie nationale dédiée aux liens sociaux. Cette absence constitue un angle mort préoccupant. Il est pourtant possible d’agir : en formant les professionnels à repérer l’isolement social, en soutenant prioritairement les projets favorisant la santé sociale, en intégrant les liens sociaux dans les politiques de prévention, et en développant des indicateurs de santé sociale aux niveaux local et national. 

Promouvoir la santé mentale ne se limite pas à traiter des troubles. Cela suppose aussi de créer les conditions d’une santé relationnelle durable, en reconnaissant que les liens humains sont à la fois une ressource, un besoin et un droit.

  • V. Patel et al., « The Lancet Commission on global mental health and sustainable development », The Lancet, 27 octobre 2018, vol. 392, p. 1553-1598.
  • J. Holt-Lunstad, T. B. Smith et al., « Social relationships and mortality risk : A meta-analytic review », PLoS Medicine, 27 juillet 2010, vol. 7(7).
  • S. Cohen et T.A. Wills (1985), « Stress, social support, and the buffering hypothesis », Psychological Bulletin, vol. 98, no 2, p. 310-357 ; Z.I. Santini et al. (2015), « The association between social relationships and depression : A systematic review », Journal of Affective Disorders, vol. 175, p. 53-65.
  • T. Matthews et al. (2019), « Lonely young adults in modern Britain : Findings from an epidemiological cohort study », Psychological Medicine, vol. 49, no 2, p. 268-277.
  • J.-A. Occhipinti et al. (2025), « Beyond capacity limits : Can social cohesion offset the impact of service constraints on youth mental health ? », European Psychiatry, p. 1-24.