Les réseaux sociaux sont aujourd’hui omniprésents dans nos vies, et leur rapport à la santé mentale fait l’objet d’une littérature scientifique en pleine expansion. Loin des discours manichéens qui les condamnent ou les célèbrent, la recherche récente dresse un tableau nuancé, parfois contre-intuitif. Références et checklist en bas de page.
En parallèle de ce billet, on peut aussi lire cet article de Séverine Erhel.
Un terrain de recherche en plein essor
Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est utile de situer l’état de la recherche. Une revue systématique (Tudehope et al., 2024) a cartographié les méthodes employées pour étudier la représentation de la santé mentale sur les réseaux sociaux. Près de 70 % de toutes les études de ce champ ont été publiées entre 2019 et 2022, ce qui suggère qu’il s’agit d’un domaine émergent ayant rapidement gagné en popularité. Cette explosion coïncide avec la pandémie de COVID-19, qui a à la fois exacerbé les manifestations de troubles psychiques à l’échelle mondiale et intensifié l’usage des plateformes numériques.
La plupart de ces études se concentrent encore sur Twitter (maintenant X) et les données textuelles. L’insistance sur Twitter limite la portée de ce champ de recherche et ne reflète pas fidèlement la popularité des contenus sur les plateformes. Alors qu’Instagram compte plus de 2 milliards d’utilisateurs actifs mensuels et que TikTok dépasse le milliard, ces plateformes ne représentent qu’une minorité des études. Les chercheurs appellent donc à élargir l’objet d’étude, notamment vers les contenus visuels et vidéo qui dominent les usages contemporains.
La désinformation en santé mentale : un problème sous-estimé
L’un des défis les plus préoccupants identifiés par la recherche est la prolifération de fausses informations en matière de santé mentale. Une autre étude (Bizzotto et al., 2023) s’est intéressée aux communautés en ligne dédiées à la santé mentale sur Facebook, et ses résultats sont plutôt parlants. Plus les membres étaient exposés à des informations erronées sur la santé mentale, plus ils avaient tendance à y adhérer, et ce uniquement lorsque les participants avaient une faible littératie en matière de dépression et participaient à des communautés animées par des pairs.
Ce résultat s’explique par un mécanisme documenté en psychologie cognitive : l’effet de vérité illusoire. Cet effet postule que des informations répétées sont perçues comme plus vraies que des informations nouvelles. Autrement dit, plus un contenu (vrai ou faux) circule sur nos fils d’actualité, plus nous sommes enclins à le croire.
La bonne nouvelle, c’est que deux facteurs peuvent contrecarrer cet effet. D’abord, les individus ayant des niveaux élevés de littératie en matière de dépression étaient mieux équipés pour résister à la désinformation sur la santé mentale. Cela suggère l’importance de l’éducation à la santé pour atténuer les effets de l’exposition à la désinformation. Mais nous y reviendrons dans un projet billet, car le concept même de littératie en santé est remis en cause par ses pionniers. Ensuite, le type de modération des communautés joue un rôle déterminant : participer à des communautés animées par des experts réduisait non seulement les risques d’adhérer à des informations erronées, mais modérait aussi l’effet de la littératie sur cette relation. Les professionnels de santé ont donc un rôle crucial à jouer en ligne, pas seulement en consultation.
TikTok, terrain de la désinformation mais aussi de la correction
TikTok occupe une place particulière dans ce débat. La plateforme est utilisée par une grande partie des adolescents, et une proportion croissante de ses utilisateurs s’en servent pour s’informer. Elle est aussi devenue un lieu privilégié pour les conseils en santé et en santé mentale : avec tout ce que cela implique de bénéfique et de problématique.
Du côté sombre, la vaste majorité des producteurs de contenus de santé sur les réseaux sociaux sont des profanes plutôt que des experts, et ces utilisateurs non-experts sont plus enclins à diffuser des informations de santé trompeuses. Une étude récente a ainsi estimé que 84 % des conseils en santé mentale sur TikTok étaient trompeurs.
Mais la recherche montre que la plateforme peut aussi être un vecteur de correction efficace. Une expérience (Heiss et al., 2024) a testé l’effet de vidéos courtes destinées à déconstruire une idée reçue très répandue : l’idée qu’il faudrait éviter de parler de suicide avec des personnes dépressives, car cela pourrait les inciter à passer à l’acte. Dans les quatre groupes de traitement (explications données par un utilisateur lambda avec/sans référence scientifique, par un expert avec/sans référence scientifique) par rapport au groupe contrôle (qui n’a pas reçu d’information supplémentaire), les participants ont réduit leurs fausses croyances sur le sujet : cela suggère que toute correction, qu’elle vienne d’un expert déclaré ou d’un utilisateur ordinaire, peut être efficace dans l’environnement des vidéos courtes.

Ce résultat est encourageant, mais il appelle à une mise en garde importante : l’impact d’une information « corrective » dépend du fait qu’elle partage réellement une information exacte ou qu’elle déguise de la désinformation en correction. Le format de la réfutation peut donc être détourné à des fins malveillantes.
L’expert contre l’utilisateur ordinaire : une petite nuance
L’une des découvertes les plus contre-intuitives de la recherche concerne la crédibilité perçue des sources. On pourrait supposer qu’un expert serait plus convaincant qu’un utilisateur lambda. Ce n’est pas vraiment ce que montrent les données.
Bien que les gens aient reconnu l’expertise d’une personne identifiée comme experte, ils l’ont paradoxalement perçue comme moins crédible et moins digne de confiance. En fait, lorsque la personne dans la vidéo apparaissait comme un utilisateur ordinaire, elle était jugée plus crédible.
Les chercheurs expliquent ce paradoxe par la culture de l’authenticité propre à TikTok : cette observation est cohérente avec l’emphase mise sur l’authenticité sur TikTok, où même les publicités sont conçues pour sembler créées par des utilisateurs ordinaires. Ce désir d’authenticité, particulièrement prononcé chez les adolescents, explique en partie le succès des influenceurs, qui construisent leur autorité non pas sur des diplômes mais sur des relations parasociales et une apparence de proximité.
Conséquence pratique : les utilisateurs ordinaires peuvent participer à la correction de la désinformation et avoir un impact significatif s’ils sont perçus comme des sources dignes de confiance. Cela signifie aussi que les campagnes de communication publique n’ont pas nécessairement besoin de faire appel à un expert comme porte-parole. Cette conclusion pourrait intéresser les organisations de santé publique disposant de ressources limitées.
Peut-on « influencer les influenceurs » ?
Si les créateurs de contenu sont si puissants, une stratégie évidente serait de les former à produire des contenus plus rigoureux. C’est exactement ce qu’ont testé Motta, Liu et Yarnell (2024).
Leur expérience consistait à fournir à 105 créateurs de contenu sur TikTok (avec une audience cumulée de près de 17 millions d’abonnés) soit des kits pédagogiques numériques (asynchrones), soit ces mêmes kits accompagnés de sessions de formation en ligne (synchrones), soit aucune intervention. Les créateurs traités avec des kits de formation asynchrones étaient significativement plus susceptibles d’intégrer des contenus fondés sur des données probantes dans leurs vidéos. Les interventions semble avoir augmenté la visibilité des contenus de santé mentale sur TikTok de plus de 3 millions de vues supplémentaires au cours de la période d’étude.
Un résultat notable : la diffusion de guides de création de contenu, comme dans la condition « kit sans formation », est bien moins gourmande en ressources que l’organisation de sessions de formation en direct. Ce qui suggère qu’une stratégie simple et potentiellement évolutive pourrait avoir un impact significatif sur le comportement des créateurs. En d’autres termes, il n’est pas forcément nécessaire d’organiser des conférences coûteuses pour améliorer la qualité de l’information en santé mentale sur les réseaux sociaux.
Au-delà de la sensibilisation : changer les comportements
Un autre angle mort dans la recherche concerne la différence entre sensibilisation et changement de comportement réel. Une revue de littérature (Ghahramani et al., 2022) a analysé 28 études sur l’utilisation des réseaux sociaux dans des campagnes de promotion de la santé.
Les études récentes sur les interventions des réseaux sociaux pour le changement de comportement en matière de santé ont conclu que ces types d’interventions peuvent avoir des effets bénéfiques faibles mais statistiquement significatifs sur le changement de comportement. Mais la plupart des travaux restent cantonnés à la mesure de l’engagement en ligne (likes, partages, vues) plutôt qu’à des indicateurs de santé réels. C’est malheureusement aussi le cas de nombreuses campagnes institutionnelles…
Il est important de reconnaître que l’engagement avec les réseaux sociaux ne reflète pas nécessairement le comportement dans la vie réelle, et que mesurer simplement les métriques liées à l’activité des utilisateurs sur les réseaux sociaux ne démontre pas nécessairement les comportements de ces utilisateurs. Ce gouffre entre engagement numérique et impact sanitaire réel reste l’un des grands défis méthodologiques du domaine.
Concernant les plateformes, la revue note que Facebook et YouTube étaient effectivement utilisés à des fins d’intervention et d’éducation pour modifier les comportements de santé, tandis que Twitter et Instagram étaient davantage utilisés pour observer les tendances des changements de comportement en matière de santé.
Ce que disent les adolescents eux-mêmes
Il serait réducteur cela dit de parler des jeunes sans les écouter. O’Reilly (2020) a recueilli les perspectives d’adolescents âgés de 11 à 18 ans, ainsi que celles de professionnels de santé mentale, à travers des groupes de discussion.
Les participants ont distingué trois dimensions dans leur rapport aux réseaux sociaux. D’abord, « le bon » : les adolescents ont rapporté une gamme de façons dont ils utilisaient les réseaux sociaux pour protéger leur santé mentale, notamment pour réduire l’isolement, améliorer leurs compétences sociales et maintenir des amitiés malgré la distance physique.
Ensuite, « le mauvais », avec la reconnaissance des risques liés à la surexposition : pression des likes, images retouchées, crainte de rater quelque chose (FOMO). Les adolescents se montraient toutefois lucides sur leur propre rapport à ces risques, distançant souvent leur usage personnel des problèmes qu’ils décrivaient chez « les autres ».
Enfin, « le laid » : cyberharcèlement, exposition à des contenus sur l’automutilation, et dans les cas les plus graves, le lien avec des idéations suicidaires. Un professionnel résumait : « je pense qu’en tant que cliniciens, nous aimerions que cela disparaisse, mais les réseaux sociaux ne vont pas disparaître : ils vont seulement devenir plus présents dans notre société, et nous devons commencer à travailler avec eux plutôt que contre eux. » (traduction personnelle)
Le rôle des professionnels de santé
Face à ce constat, que peuvent faire les professionnels ? Quelques pistes concrètes.
Premièrement, intégrer une dimension réseaux sociaux dans les évaluations cliniques. Étant donné l’usage omniprésent des réseaux sociaux dans cette tranche d’âge, et leur propre perception que les réseaux sociaux peuvent être « dangereux », il semble justifié que les réseaux sociaux figurent parmi les axes d’évaluation du risque dans les entretiens cliniques.
Deuxièmement, investir la modération des communautés en ligne. Les résultats de Bizzotto et al. montrent que la présence de professionnels de santé comme modérateurs dans des groupes Facebook dédiés à la santé mentale réduit significativement l’adhésion à des informations erronées. Cela dit, il ne faut pas oublier que les professionnels peuvent aussi être des sources de mé/désinformation.
Troisièmement, repenser la communication en santé. Les spécialistes en éducation pour la santé sont appelés à développer de nouvelles compétences numériques. Comme le souligne Stellefson et al. (2020), les spécialistes en éducation pour la santé sont chargés de devenir plus compétents dans les contextes de communication numérique, qui optimisent à la fois les expériences de santé en ligne et hors ligne.
Ce que la recherche ne dit pas encore
Malgré ces avancées, de nombreuses questions restent ouvertes. La plupart des études sont transversales, ce qui empêche d’établir des liens de causalité clairs. Des études longitudinales pourraient clarifier l’ordre temporel des variables étudiées et déterminer si les croyances des participants précèdent leur volume d’exposition à la désinformation ou les types de communautés auxquelles ils décident de participer.
Par ailleurs, la recherche s’est peu penchée sur les contenus visuels et vidéo, qui sont pourtant au cœur des usages actuels. Les algorithmes des plateformes, qui déterminent ce que des milliards d’utilisateurs voient chaque jour, restent largement une boîte noire pour les chercheurs en santé publique.
Pour conclure
La relation entre réseaux sociaux et santé mentale est complexe. Ces plateformes peuvent amplifier la désinformation et aggraver l’isolement, mais elles peuvent aussi corriger des idées reçues dangereuses et connecter des personnes vulnérables à des ressources utiles. Ce qui fait la différence, ce ne sont pas les plateformes en elles-mêmes, mais la qualité des contenus qui y circulent, le type de communautés qui s’y forment, et la littératie en santé de ceux qui les fréquentent.
Pour les chercheurs, les cliniciens et les décideurs, l’enjeu n’est plus de savoir si les réseaux sociaux sont « bons ou mauvais » pour la santé mentale : c’est une question mal posée. L’enjeu est de comprendre comment les mobiliser au service de la santé publique, tout en protégeant les plus vulnérables de leurs effets délétères. C’est un chantier immense, mais les premières briques sont posées.
Checklist pour les créateurs de contenu
QUALITÉ ET FIABILITÉ DU CONTENU
- Je vérifie mes informations auprès de sources scientifiques avant de publier.
- Je ne partage pas de conseils que je ne suis pas qualifié à donner.
- Je mentionne mes sources ou je renvoie vers des ressources fiables.
- Quand je cite une étude scientifique, je l’explique clairement plutôt que de juste l’afficher en fond.
- Je distingue clairement ce qui est mon expérience personnelle de ce qui est un fait validé.
CRÉDIBILITÉ ET AUTHENTICITÉ
- Je me présente honnêtement : qui je suis, quel est mon niveau d’expertise.
- Je ne me fais pas passer pour un professionnel de santé si je n’en suis pas un.
- Mon ton est accessible et proche de mon audience sans sacrifier la rigueur.
- Je reconnais publiquement mes erreurs et je les corrige.
LUTTE CONTRE LA DÉSINFORMATION
- Je ne relaie pas des informations non vérifiées même si elles semblent intuitives.
- Quand je corrige une idée reçue, je cite la source de la correction.
- Je ne partage pas de contenu sensationnel sur la santé mentale uniquement pour les vues.
- Je signale ou je réponds aux contenus trompeurs que je rencontre dans mon domaine.
RESPONSABILITÉ ENVERS L’AUDIENCE
- Je renvoie toujours vers des professionnels de santé pour tout sujet clinique sérieux.
- Je prends en compte la vulnérabilité de certains membres de mon audience (adolescents, personnes en crise).
- Je ne romantise pas la souffrance psychologique ni ne banalise les troubles mentaux.
- Je fournis des ressources d’aide concrètes dans mes vidéos sur des sujets sensibles (crise, suicide, automutilation).
AMÉLIORATION CONTINUE
- Je me forme régulièrement sur les données probantes en santé mentale.
- Je ne mesure pas uniquement le succès de mes vidéos à leurs vues ou likes.
- Je collabore ou je consulte des professionnels de santé pour mes contenus complexes.
- Je reste ouvert aux retours critiques de mon audience et de pairs experts.
Références
- Bizzotto, N., de Bruijn, G.-J., & Schulz, P. J. (2023). Buffering against exposure to mental health misinformation in online communities on Facebook: The interplay of depression literacy and expert moderation. BMC Public Health, 23, 1577. https://doi.org/10.1186/s12889-023-16404-1
- Ghahramani, A., de Courten, M., & Prokofeva, M. (2022). The potential of social media in health promotion beyond creating awareness: An integrative review. BMC Public Health, 22, 2402. https://doi.org/10.1186/s12889-022-14885-0
- Heiss, R., Bode, L., Adisuryo, Z. M., Brito, L., Cuadra, A., Gao, P., Han, Y., Hearst, M., Huang, K., Kinyua, A., Lin, T., Ma, Y., Manion, T. O., Roh, Y., Salazar, A., Yue, S., & Zhang, P. (2024). Debunking mental health misperceptions in short-form social media videos: An experimental test of scientific credibility cues. Health Communication. Advance online publication. https://doi.org/10.1080/10410236.2023.2301201
- Motta, M., Liu, Y., & Yarnell, A. (2024). « Influencing the influencers: » A field experimental approach to promoting effective mental health communication on TikTok. Scientific Reports, 14, 5864. https://doi.org/10.1038/s41598-024-56578-1
- O’Reilly, M. (2020). Social media and adolescent mental health: The good, the bad and the ugly. Journal of Mental Health. Advance online publication. https://doi.org/10.1080/09638237.2020.1714007
- Stellefson, M., Paige, S. R., Chaney, B. H., & Chaney, J. D. (2020). Evolving role of social media in health promotion: Updated responsibilities for health education specialists. International Journal of Environmental Research and Public Health, 17(4), 1153. https://doi.org/10.3390/ijerph17041153
- Tudehope, L., Harris, N., Vorage, L., & Sofija, E. (2024). What methods are used to examine representation of mental ill-health on social media? A systematic review. BMC Psychology, 12, 105. https://doi.org/10.1186/s40359-024-01603-1