Des chiffres ? On en voit partout, encore et encore. Supposés renforcer la crédibilité d’un message, sa fiabilité perçue et son caractère objectivable, ils sont finalement très largement instrumentalisés pour servir certaines idéologies. Il s’agit donc de faire en sorte que les données chiffrées relayées ne soient pas de simples représentations orientées, mais des vecteurs de sens et d’action dans les messages de sensibilisation, d’information ou de plaidoyer. L’information n’est pas censée faire peur : elle est censée éclairer et permettre d’agir.
On a longtemps rapporté que les troubles de santé mentale touchaient 1 personne sur 5. Certains disent 1 personne sur 4. Désormais, les mêmes qui donnaient la statistique d’une personne sur cinq sont passées à 1 personne sur 3, en l’espace de quelques mois. Si on se rapporte aux statistiques de l’Organisation Mondiale de la Santé, les troubles psychiques concernent 1 personne sur 6 en Europe, et 1 personne sur 8 dans le monde. En somme, piochez celui qui vous arrange. La santé mentale mérite mieux que l’à-peu-près et le sensationnalisme imposés par une économie de l’attention fondée sur la simple indignation, la peur, le choc, le buzz.
Quelques questions basiques à se poser dès le premier coup d’œil
- Le titre (ou le chapô) cherche-t-il à m’inquiéter ou à m’informer ?
- Est-ce qu’un chiffre est donné sans explication ?
- Est-ce qu’on me parle des jeunes, des Français ? Ou parle-t-on d’un groupe bien défini ?
- Me donne-t-on des pistes d’action ou juste des mauvaises nouvelles orientées ?
- Le témoignage présenté représente-t-il une personne isolée ou un groupe plus vaste et représentatif ? Est-il mis dans le contexte de la personne ou du groupe ?
- Y a-t-il, dès le titre, ou le chapô, un cadre alarmiste suggéré par l’utilisation de mots tels que « tsunami », « bombe », « alarmant », « épidémie silencieuse », « génération sacrifiée », « explosion » ? Ou parle-t-on de « hausse déclarée » ou de « besoins identifiés » ?
Quelle est la source du chiffre ?
Indiquer la source d’un chiffre devrait être un standard auquel on ne peut pas couper. Et pourtant, beaucoup d’articles de presse ou de contenus de sensibilisation n’indiquent aucune source.
C’est aussi le cas, par exemple, de la campagne Mois Sans Tabac qui met en avant que « Arrêter de fumer pendant un mois multiplie par 5 les chances de cesser définitivement de consommer du tabac ». Cette allégation n’est jamais sourcée. Il faut remonter à une ancienne campagne britannique pour trouver une piste. Cette dernière renvoie à un article éditorial de deux scientifiques esquissant au doigt mouillé, selon leur ressenti clinique, les chances de rester non fumeur au fil des semaines. Aucune donnée scientifique ne vient étayer ce propos, pourtant relayé abondamment par les autorités. Après un bref échange par mail avec un des auteurs de l’article en question, il confirme que cette statistique n’est pas fondée sur une démarche scientifique, mais un ressenti clinique personnel, et ne permet en aucun cas d’affirmer ce que lui font dire les campagnes de santé publique.
Indiquer une source n’est pas simplement renvoyer à une référence scientifique. Il s’agit aussi de s’assurer de la fiabilité scientifique de ladite étude, de sa méthodologie et des limites qu’elle pose, du contexte temporel et spatial dans laquelle l’étude a été menée, quels indicateurs ont été utilisés pour les mesures, etc.
Le chiffre est-il contextualisé ?
Mettre en avant un chiffre unique et décontextualisé n’a aucun sens : il s’agirait plutôt en effet d’éviter de provoquer des généralisations abusives ou la sur-représentation d’un groupe.
On peut par exemple citer l’exemple omniprésent dans les médias, discours publics, et événements professionnels, selon lequel l’intégralité de la jeunesse serait dans un état de santé et de santé mentale absolument catastrophique. Ce qui est à l’inverse de ce que nous disent les données épidémiologiques et de santé publique.
En effet, il y a des fluctuations temporelles, normales dans toute série temporelle. Mais représentent-elles une vraie tendance de long terme ? une interruption ponctuelle liée à une événement externe ?
Il y a surtout des groupes plus exposés que d’autres, par exemple les jeunes filles et jeunes femmes. Or, même dans ce contexte, Santé Publique France informe que les chiffres du mal-être des jeunes femmes est à interpréter avec prudence, puisqu’il n’est pas possible de déterminer la part que jouent la « libération de la parole » et la sensibilisation omniprésente dans les déclarations de mal-être. Y a-t-il vraiment plus de mal-être qu’auparavant ou le cherche-t-on plus dans les données (le principe du « plus on chercher, plus on trouve ») ? Y a-t-il vraiment plus de mal-être ou a-t-on plus de faciliter à l’identifier et le déclarer ? Y a-t-il vraiment plus de mal-être ou certains états normaux et transitoires du quotidien ont été pathologisés à outrance ?
Un dernier point de statistique consiste aussi à ne pas prendre pour argent comptant les augmentations données en pourcentages. En effet, une augmentation de 300% sur 1 an peut paraitre absolument catastrophique, or passer de 5 cas à 20 cas, c’est déjà un quadruplement, donc une hausse de 300%. Une hausse de 300% sur un effectif de centaines de milliers et sur plusieurs années est bien plus porteur de sens et crédible que la plupart des données rapportées sur des minorités, représentant parfois des effectifs très faibles et non représentatifs. Pour citer encore un récent rapport de Santé Publique France, l’agence précise bien que la dégradation des indicateurs chez les jeunes femmes concerne une minorité.
Un autre exemple statistique (qui ne remet pas en cause les difficultés des hôpitaux) : si un service hospitalier dispose de 5 lits, et qu’il a besoin d’un sixième, le service sera effectivement saturé et la demande sera 20% supérieure à ses capacités. Ici, 20% = 1 personne.
Il est donc important d’ajouter ces précisions pour éviter de donner une information déformée, ipso facto trompeuse voire mensongère. Ces précisions permettent de se concentrer sur les groupes qui rencontrent des problèmes. L’important est d’éviter une exagération et une incohérence qui serait délétère sur la fiabilité des chiffres relayés.
Est-il à même de faire agir ?
Le chiffre communiqué permet-il de déclencher une action, ou suscite-t-il une forme d’impuissance ? Une simple indignation qui se noie dans le torrent des indignations quotidiennes, devenues légion sur les réseaux sociaux ?
Vouloir simplement dire qu’il « faut en parler » ou qu’il « faut agir, consulter » est non seulement culpabilisant et fait reposer la responsabilité de son bien-être sur l’individu plutôt qu’une remise en question du contexte dans lequel il vit. Cela participe donc de la stigmatisation des personnes dans une situation de mal-être, puisqu’on « leur donne toutes les clés pour aller bien » : si elles vont mal, c’est donc qu’elles n’ont pas suivi les consignes.
Aussi, quand la grande majorité du territoire français est dans situation de désertification médicale, que les délais d’attente en secteur 1 sont très longs, et les tarifs souvent prohibitifs en secteur 2 ou chez les professionnels non-remboursés, comme les psychologues, il n’y a que l’impuissance, et donc le désengagement, qui est suscitée.