Ces articles font suite à la publication de nos recommandations de bonne pratiques pour la collecte et la diffusion de témoignages de personnes avec une expérience vécue de trouble psychique, disponibles en Ressources sur ce site.
Pourquoi avoir rédigé ce rapport ? Avez-vous constaté un « effet Demorand » dans l’emballement médiatique autour de la « santé mentale » ?
Nous avons rédigé ce rapport, avec Margot Morgiève, sociologue à l’Inserm, ainsi que Nathalie Pauwels du programme Papageno, qui est en France la référence en matière de prévention du suicide par l’information. Il est documenté, par exemple, que parler de suicide dans les médias de manière sensationnaliste ou en le « glamourisant » peut entrainer un effet néfaste auprès de personnes vulnérables.
Notre vigilance sur ce sujet s’est élargie au traitement de la santé mentale face à la recrudescence des témoignages sur ce sujet. Certes ils ont un intérêt mais présentent aussi des risques qu’il fallait documenter. Il nous est venue cette initiative d’élaborer des recommandations de bonnes pratiques pour les journalistes et créateurs de contenu qui recueillent des témoignages de personnes vivant avec un trouble psychique pour mieux en parler. Mais surtout ne pas oublier l’effet que ces témoignages, souvent chargés émotionnellement et pouvant résonner avec son histoire personnelle, peuvent avoir sur les personnes chargées du recueil et les témoins eux-mêmes. Jusqu’à ce jour, à notre connaissance, personne ne s’était intéressé à ces deux éléments essentiels du processus.
Il n’y a pas eu d’effet spécifique à l’intervention de Nicolas Demorand, qui s’est finalement noyée dans le bruit ambiant sur la santé mentale. Son témoignage fait suite à un mouvement qui a débuté vers 2020. On constate plutôt aujourd’hui que les paroles finissent par devenir inaudibles et désensibilisent les personnes sur le sujet. Il y a eu des réactions tant positives que négatives, notamment sur l’aspect totalement non représentatif de Nicolas Demorand, très éloigné du citoyen lambda et de ses ressources.
Vous insistez sur la nécessité d’un entretien préalable pour évaluer si la personne est prête à témoigner. Quels signes ou critères un journaliste peut-il utiliser ?
En effet, un entretien préalable au témoignage est essentiel, car le témoin s’apprête à révéler des éléments très intimes de son histoire. Ces éléments peuvent réactiver des traumatismes. L’entretien préalable permet parfois au témoin de se rendre compte qu’il n’est finalement pas vraiment prêt pour cette démarche. Et le journaliste peut de son côté également ressentir que le témoin potentiel n’est pas dans un état psychique lui permettant de témoigner sereinement, sans conséquences négatives pour lui.
Cet entretien permet de protéger tout le monde. Il est par exemple essentiel de demander à la personne si elle a évoqué cette démarche avec le professionnel de santé mentale, si elle est suivie, avec ses proches, et s’enquérir de la disponibilité de personnes ressources autour d’elle. En effet, il est important que la personne ne soit pas laissée seule avec cette expérience de témoignage qui n’est pas anodine. L’entretien permet également de clarifier les conditions dans lesquelles le témoignage sera collecté, traité et diffusé. Mais aussi d’aider la personne à anticiper les retours possibles après publication, parfois critiques ou violents, et à mesurer si elle se sent en capacité de les affronter sereinement.
On ne demande pas au journaliste de se substituer au professionnel de santé à travers une évaluation de l’état psychique du témoin. Cela requiert des compétences qui ne sont pas les leurs. Mais on alerte sur l’importance de ces quelques précautions qui peuvent faire la différence.
Quels sont les mécanismes par lesquels un témoignage peut devenir retraumatisant ? Avez-vous des exemples concrets ?
Le témoignage consiste à se reconnecter à des souvenirs qui ont pu être traumatisants, de les décrire et donc de les vivre à nouveau. On peut également questionner la personne sur son parcours de soin : l’annonce du diagnostic, les éventuelles hospitalisations en situation de crise, les traitements et leurs possibles effets indésirables, le rejet des proches parfois… Se les rappeler et les verbaliser, c’est aussi les revivre. Ainsi, des événements chargés négativement peuvent par ce biais être revécus et donc retraumatisants.
Avec notre podcast Les Maux Bleus, nous avons lancé une étude sur le vécu du témoignage par nos invités. Un tiers d’entre eux rapportent avoir eu besoin d’un soutien psychologique à la suite de cette expérience, alors qu’ils déclarent l’avoir très bien vécu et qu’ils le referaient avec plaisir. Une de nos témoins a eu une crise d’angoisse dans la soirée suivant l’enregistrement. Il convient donc de prendre en compte ces conséquences inattendues, y compris chez des professionnels de santé qui témoignent d’une expérience négative (cf. Anne Revah, épisode Voyage Voyage dans Les Maux Bleus).
Les journalistes généralistes, contraints par le temps et le format, sont-ils parfois désensibilisés à la souffrance psychique, avec trop peu d’empathie pour mener correctement l’entretien et le publier ensuite ?
Il y a bien sûr les contraintes de temps et de format, mais aussi le fait que des journalistes puissent être exposés souvent à des témoignages de ce type sans y être spécialement formés. Dans d’autres professions, il est retrouvé un mécanisme de « dissociation » entre le professionnel et le personnel. Se dire que recueillir la souffrance n’est que « du travail » et ainsi diminuer l’empathie.
Mais à l’inverse, il peut y avoir un sentiment de compassion qui se déclenche, or la compassion n’est pas nécessairement positive : elle correspond à une forme d’empathie dans laquelle la personne souhaite activement proposer son aide à une personne en détresse. Or, pour ce faire, le journaliste doit disposer des ressources d’aide à fournir, qu’elles soient matérielles ou psychologiques. Se sentir impuissant en voulant aider une personne peut être très délétère pour le journaliste, comme on peut le voir avec le burn out compassionnel chez les aidants (Dr Hélène Rossinot) ou encore les soignants qui se retrouvent face à des patients qu’ils ne sont pas en mesure d’aider à cause des conditions de travail et du manque de ressources ou de défaillance organisationnelle dans leur service. Le journaliste peut aussi ne pas connaitre le contexte précis dans lequel évolue le témoin et sous-estimer les impacts négatifs qu’un témoignage peut avoir en termes relationnels.
En sus, recueillir un témoignage de souffrance nécessite un tact particulier et une compréhension fine des enjeux explicites mais aussi implicites pour le témoin. Une compréhension basique du fonctionnement psychique et de la maladie mentale est susceptible de permettre au journaliste d’éviter des pratiques délétères.
Les journalistes concernés sont-ils, selon vous, compréhensifs ou désireux de se remettre en question ?
Cette question est difficile, car chaque journaliste évolue dans une situation différente, selon le médium pour lequel il travaille et les impératifs temporels ou de contenu qui s’imposent à lui. À mon avis, beaucoup comprennent les enjeux, souhaiteraient améliorer leur pratique, mais ne savent pas comment cela peut concrètement s’opérationnaliser. D’où notre travail pour proposer des ressources et stratégies concrètes.
À titre d’exemple, le programme Papageno intervient dans les écoles de journalisme et auprès de rédaction pour sensibiliser au traitement médiatique du suicide. En effet, il est primordial d’offrir aux professionnels des médias les connaissances nécessaires pour en parler avec justesse mais aussi les arguments pour convaincre les rédactions d’appliquer ces recommandations éditées par l’OMS.
En matière de choix de récit, y a-t-il un risque de « narration stigmatisante » ou de « spectacle de la souffrance » (voire d’effet putassier) ?
Pour certains médias, notamment ceux qui produisent du contenu court, les témoignages doivent être marquants immédiatement. Or, présenter un témoignage d’une personne vivant avec une schizophrénie en 2 minutes ne permet pas d’entrer dans la complexité du vécu et se limitera souvent à des événements et éléments très graves et exceptionnels afin d’attirer l’attention — et donc engendrer des recettes publicitaires. C’est un des risques, car les récits peuvent augmenter la stigmatisation et être contreproductifs par rapport à l’objectif initial du témoin : dans notre étude sur les témoins des Maux Bleus, la totalité disait témoigner pour apporter des ressources d’espoir et donner une visibilité à leur vécu profond, ce qui est rendu possible par la longueur du format (entre 45min et 1h15).
On peut mettre cela en parallèle d’une mise en spectacle de la souffrance, on peut le voir avec l’émission récentes de France 2 « Rendez-vous chez mon psy » qui est déjà accusée par beaucoup de professionnels d’instrumentaliser et de mettre en spectacle la souffrance psychique, dans un cadre artificiel s’apparentant à de la télé-réalité, donnant une vision totalement faussée de la réalité d’un accompagnement psychique. Le directeur des magazines de France 2 a fini lui-même par regretter d’avoir produit cette émission, qui est allée « trop loin dans les codes de la fiction ».
D’après vous, dans quelle mesure la formation des journalistes intègre-t-elle l’apprentissage de ces questions ?
Durant ses sessions en école de journalisme et au sein des rédactions, l’équipe du programme Papageno aborde le sujet des personnes endeuillées/impactées par suicide en invitant à une posture de respect post-événement. Quant au recueil de témoignages de personnes ayant traversé une crise suicidaire, elle rappelle que ces témoignages doivent être recueillis avec prudence et mesure.
Mais à notre connaissance aucune formation n’intègre de cours sur les techniques d’entretien, ni même sur la posture d’interviewer. L’impact d’une interview sur les témoins est parfois abordé mais de biais. Concernant l’impact sur les journalistes, certaines formations commencent à l’intégrer dans leur séminaire de rentrée. Mais les apports sont lacunaires et il semble que ces sensibilisations sont loin d’être généralisées. On l’a bien vu concernant les psychotraumatismes lors de la couverture médiatique d’événements majeurs ; on peut se référer ici aux ressources du Centre national de ressources et de résilience (Cn2r).
Quels modèles pourraient être pertinents à généraliser ?
Il est essentiel de pointer le côté artisanal de la manière d’aborder les sujets de santé mentale durant la formation. Dans certaines écoles, des intervenants sont invités mais ce ne sont pas des spécialistes et ne vont pas aborder les vrais sujets de fond.
Notons tout de même que les interventions de l’équipe du programme Papageno sur le sujet du suicide et de sa prévention demeure un contre exemple qu’il est important de souligner. Il semblerait que la conférence des écoles de journalisme se soit saisie de la question de la santé psychique des étudiants en journalisme il y a quelques années. Nous n’avons pas de retour précis à ce jour.
Quel est l’impact, positif ou négatif, des témoignages sur les publics ? Vous parlez aussi du “traumatisme vicariant” pour celles et ceux qui recueillent les témoignages. C’est plus répandu qu’on ne le pense ?
L’impact des témoignages sur le public est assez bien étudié. À la fois, les effets peuvent être positifs : meilleure compréhension et acceptation, regain d’espoir pour les personnes en souffrance psychique, meilleure empathie. Mais aussi négatifs : surstigmatisation, impression d’exhibitionnisme/voyeurisme, incompréhension sur le besoin de raconter sa souffrance en public, découragement des personnes en souffrance qui se disent que d’autres réussissent à aller mieux et qu’elles en sont incapables, amplifiant donc leur souffrance.
Quand on parle de traumatisme vicariant chez les personnes chargées du recueil, il s’agit de la résonance d’éléments ou d’événements chez le journaliste. En effet, une journaliste ayant subi une agression sexuelle peut se retrouver avec une réactivation de ce souvenir traumatique en recueillant le témoignage d’une personne ayant subi aussi une agression sexuelle. Mais sans avoir vécu le même événement, il peut y avoir traumatisme par procuration – par le biais de l’empathie – lorsqu’on se retrouve en première ligne face à la souffrance humaine.
Comment les rédactions peuvent-elles préserver la santé mentale de leurs équipes dans un contexte de production souvent pressé ?
Dans tous les corps de métiers, la question de la santé mentale est épineuse. En effet, la préservation et la protection de la santé mentale des salariés est une obligation légale pour l’employeur. Cela dit, si on sait comment protéger une personne de la poussière avec des masques adaptés et une aération adéquate, il peut être difficile de savoir comment protéger les employés de la souffrance psychique, d’autant plus que chacun a des vulnérabilités propres.
Les journalistes constituent une population à risque parce qu’ils sont régulièrement confrontés à des situations potentiellement traumatiques. Ils peuvent développer un traumatisme direct, un traumatisme vicariant ou une fatigue de compassion qui remet en question le sens de son travail. Ce qui serait idéal déjà c’est que les rédactions en prennent conscience. C’est le pré-requis pour ensuite proposer des aménagements et adaptations dans les missions, la délégation de certaines tâches, des débriefings après la couverture de sujets sensibles, des formations à l’empathie comme cela peut se faire pour les soignants afin d’éviter de sombrer dans une compassion qui peut se révéler douloureuse.
Il y a également le sujet de l’urgence qui pose problème. Cependant, y-a-t-il urgence à produire et diffuser un témoignage ? Hormis une fenêtre de tir médiatique pendant laquelle tous les médias vont publier la même chose, et au final ces contenus vont se noyer dans un brouhaha général délétère et contreproductif, révélant que suivre cette urgence et un phénomène de mode n’apporte en réalité pas grand-chose.
À votre avis, avec l’évolution des formats (réseaux, podcasts, vidéos courtes), ces recommandations vont-elles devoir s’adapter ?
Nous aimerions en tout cas que les journalistes et producteurs de contenu se les approprient et les appliquent de manière adaptée à leur contexte et leur réalité en tentant de s’approcher au maximum de ces bonnes pratiques. Tout n’est pas toujours possible dans l’immédiat, les pratiques mettent du temps à changer, cela nécessite une remise en cause, une réflexion personnelle mais aussi de l’énergie psychique, parfois des remaniements matériels. Mais il est possible et essentiel de les mettre en place. Nous serons attentifs aux retours que nous feront les professionnels pour les actualiser si besoin.