Séverine Erhel, maîtresse de conférences et chercheuse en psychologie cognitive et ergonomie, donne ici des éléments de compréhension sur le sujet désormais classique des écrans et de la santé mentale.
La question des écrans est un sujet éminemment complexe, notamment parce qu’elle est souvent abordée uniquement sous l’angle des « écrans », ce qui pose déjà un problème en soi. Mais de quoi parle-t-on exactement ? Si l’on s’intéresse de plus près au mot « écran », on constate rapidement qu’il s’agit d’un mot-valise, qui ne signifie finalement pas grand-chose. Il renvoie simplement au support sur lequel l’information est affichée : cela peut désigner un smartphone, une tablette, une télévision, une montre connectée, un écran publicitaire dans un bus, etc. Or, ces différents dispositifs ne nous renseignent en rien sur la nature des activités réalisées par les utilisateurs avec ses fameux écrans. Et c’est bien là que se situe l’enjeu : comment ces systèmes sont-ils réellement utilisés ? Quel est le contenu, le contexte, la durée, l’intention ?
Pour cerner l’impact de ces écrans, on se base aussi sur le « temps écran ». Cette notion est utilisée dans beaucoup d’études pour tenter de comprendre les impacts du numérique en termes de santé mentale – autrement dit, combien de temps un enfant ou un adolescent passe devant un écran et comment cela affecte plusieurs variables de santé mentale tels que les compétences socio-émotionnelles, le bien-être subjectif ou encore le sentiment de solitude. Mais cette notion de « temps écran » pose certains problèmes. Ferguson, Kaye et al. (2025) soulignent notamment que les mesures actuelles s’intéressent davantage à la durée d’exposition qu’à la qualité ou à la nature des usages, ce qui restreint fortement notre compréhension des effets réels.
Ce prisme centré sur le temps passé devant les écrans appauvrit malheureusement la littérature. De nombreuses études privilégient la durée d’exposition aux réseaux sociaux ou aux jeux vidéo, plutôt que d’analyser la manière dont ce temps est réellement utilisé, ce qui limite grandement la compréhension des usages effectifs.
Pour illustrer ce point, on peut s’intéresser à l’étude longitudinale de Nagata et al. (2025), portant sur 11 876 enfants de 9 et 10 ans suivis pendant trois ans, et analysant l’utilisation des réseaux sociaux ainsi que leur impact sur les symptômes de dépression. Les conclusions de cette étude indiquent qu’une augmentation du temps passé sur les réseaux sociaux (en heures) est significativement associée à une élévation des symptômes dépressifs. Plus précisément, une heure supplémentaire d’utilisation des réseaux sociaux est associée à moins de 0,5 point de plus sur le questionnaire mesurant les symptômes de dépression l’année suivante (sur un total de 26 points). Ainsi, il existe un effet significatif dans le temps lié à l’usage des réseaux sociaux, mais la taille de cet effet reste très faible, un effet ténu, mais robuste.
Malheureusement, cette étude ne nous permet pas de bien comprendre ce qui amène les adolescents à expérimenter plus de symptômes de dépression quand ils consultent les réseaux sociaux et c’est en examinant une autre étude de ces mêmes chercheurs qu’on obtient davantage de réponses (Nagata, Shim et al., 2025). En s’appuyant sur le même échantillon d’enfants âgés de 11 ans à 12 ans, les auteurs observent que le fait d’être victime de cyberharcèlement est associé à des symptômes de dépression plus élevés un an plus tard.
En d’autres termes, ce n’est pas la simple présence sur les réseaux sociaux qui affecte négativement les enfants et les adolescents, mais plutôt l’exposition à certaines activités ou pratiques spécifiques, comme le cyberharcèlement, qui altèrent leur santé mentale. Les effets du cyberharcèlement sur la santé mentale des jeunes sont aujourd’hui bien identifiés : dans plusieurs études, il est relié à plus de détresse psychologique chez les victimes, des symptômes de dépression, des troubles du stress post-traumatique, voire des pensées suicidaires (Vismara, Girone et al., 2022).
Un autre effet désormais bien documenté de l’utilisation du numérique concerne son impact négatif sur le sommeil. Chez les adolescents, on observe une tendance biologique naturelle au décalage de l’endormissement, accompagnée de réveils plus tardifs. Certains ont ainsi tendance à veiller tard et à utiliser leur smartphone pendant la nuit. Malheureusement, la lumière émise par ces supports contribue à décaler les cycles d’endormissement, a fortiori lorsqu’il s’agit d’activités interactives. Ahmed et al. (2024) montrent, à travers une méta-analyse, qu’il existe un lien entre des usages dérégulés des réseaux sociaux, des troubles du sommeil et certaines variables de santé mentale. Le sommeil constitue en effet un élément central de la santé mentale chez les adolescents, tant sur le plan émotionnel que cognitif.
Concernant le lien souvent évoqué entre réseaux sociaux, anxiété et dépression chez les adolescents, plusieurs recherches suggèrent qu’il ne s’agirait pas d’un lien purement causal, mais plutôt bidirectionnel. Autrement dit, des adolescents présentant déjà des troubles de santé mentale dits « internalisés » auraient tendance à se réfugier sur les réseaux sociaux pour tenter de gérer leur stress (Fassi et al., 2025). Lorsque cette utilisation n’est pas orientée vers la recherche de soutien mais reste passive, elle tend à aggraver les difficultés préexistantes en particulier dans les environnements les plus « prédateurs de l’attention » (algorithmes de recommandation personnalisée), qui accentuent les vulnérabilités déjà présentes (Thorisdottir et al., 2019).
Il est essentiel de tenir compte de cette complexité, c’est-à-dire des pratiques spécifiques, des populations concernées et des contextes d’usage. Toutes les activités numériques ne se valent pas, et leurs effets varient selon l’âge, les vulnérabilités ou les inégalités sociales. Chez les jeunes enfants, un usage dérégulé du numérique est souvent le symptôme de dysfonctionnements dans l’environnement familial ou de troubles psychologiques chez l’enfant, visibles plus particulièrement dans les milieux exposés à des inégalités sociales. Chez les adolescents, ces facteurs restent présents, mais les vulnérabilités psychologiques et neurologiques jouent un rôle plus central. Ils sont aussi plus exposés à certaines externalités négatives, comme l’insatisfaction corporelle (facteur de risque de troubles des conduites alimentaires) ou la détresse liée au cyberharcèlement.
Comprendre la complexité des usages numériques permet d’éviter de réduire les difficultés des enfants et des adolescents à un « problème d’écran » pour voir les difficultés de manière plus systémiques et produire des recommandations ou des interventions plus utiles pour aider les individus face aux difficultés qu’ils rencontrent. Il est temps de quitter les discours simplistes sur les écrans, le public est en capacité de comprendre cette complexité et de l’accepter, parce qu’elle est plus constructive et plus protectrice que tous les discours alarmistes.