
Le sujet du suicide confère ses lettres de noblesse à la communication. Est-ce présomptueux d’écrire cela ? Pas quand on sait que les mots pour en parler peuvent sauver des vies ou mettre en danger.
Les recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé nous offrent des repères solides afin de réduire au maximum les impacts vulnérants (effet Werther) et augmenter les effets protecteurs (effet Papageno). Des précautions[1] qui illustrent comment la communication, sur ce sujet, passe du statut d’outil neutre à celui d’acte éthique et social majeur.
Une communication sous haute responsabilité
Sur le suicide, chaque mot peut avoir un impact. Décrire une méthode ou un lieu peut en faire la promotion. Utiliser un ton romantique valorise les gestes suicidaires. Répandre la croyance selon laquelle « c’était son choix » acte une impossible prévention. Quant à la diffusion récurrente de données épidémiologiques brutes, elle induit un sentiment de fatalité.
Certes l’intention peut être louable car il s’agit d’informer, de déculpabiliser les proches endeuillés, d’alerter sur le phénomène. Mais s’agissant du suicide, l’intention doit se mesurer à l’effet mimétique (effet Werther). À l’inverse, parler de prévention, d’espoir et d’aide peut sauver des vies (effet Papageno).
Cette tension oblige la communication à s’appuyer sur des données scientifiques, des recommandations internationales et conscience de la responsabilité qui visent à réduire l’effet Werther et à promouvoir l’effet Papageno. C’est la rigueur d’une discipline qui, ici, n’est plus accessoire mais vitale.
Le sujet du suicide et de sa prévention oblige donc à repenser la communication. Elle cesse d’être un simple outil de promotion pour devenir un acte de responsabilité et de soin.
Du message à l’action : la communication engageante
Ainsi, dans une logique de communication dite d’intérêt public, il convient de bien comprendre non seulement le public ciblé mais aussi la complexité de la problématique du suicide. Cela sous-entend une compréhension fine du public, des mécanismes suicidaires, des freins à l’action et des facteurs qui inciteront les publics à agir.
Il est particulièrement important d’élaborer des messages favorisant l’action (évoquer ses pensées suicidaires avec un professionnel soignant par exemple) et d’en valorisant les bénéfices (J’ai prononcé le mot suicide et il m’a écouté avec attention et bienveillance).
Lier une stratégie de communication à une théorie du changement permet d’envisager que les campagnes amèneront un changement, bien au-delà du marketing de marque ou de la simple transmission d’information.
Un point cardinal : les témoignages sur les gestes suicidaires
Partant du principe que l’un des mécanismes sous-jacents à l’effet mimétique repose sur l’identification aux autres, et s’il convient de valoriser les bénéfices de l’action alors une voie s’ouvre pour la communication en prévention du suicide. Celle de donner voix aux personnes ayant traversé une crise suicidaire.
En 2010, Thomas Niederkrotenthaler[2] a d’ailleurs démontré que les articles de presse mettant l’accent sur la façon dont les individus peuvent faire face à une crise suicidaire sont associés à une diminution des taux de suicide dans la zone géographique où l’audience est la plus importante. C’est l’effet Papageno.
Diffuser ces récits requiert cependant des précautions. La communication sur le sujet du suicide ne peut pas réduire les personnes à leur geste ou héroïser leurs actions. Elle doit illustrer les manifestations des pensées suicidaires, pointer la complexité des parcours individuels, reconnaître les étapes non-linéaires du rétablissement et évoquer les actions mises en place tout en reconnaissant la singularité de chaque récit.
Cela place la profondeur humaine au centre de ce dispositif, favorisant ainsi l’action et l’espoir – un bénéfice rarement aussi explicite dans d’autres champs de la communication.
Une finalité qui dépasse l’image
Alors que la plupart des communications cherchent à capter l’attention ou accroître la notoriété, celle en prévention du suicide vise principalement à créer des passerelles vers l’entraide et l’accès aux soins. Les messages doivent donc systématiquement intégrer des ressources d’aide (lignes d’écoute, associations, consultations possibles, etc) et favoriser des interactions inter individuelles bienveillantes et empathiques (changements de représentations sur les conduites suicidaires, formation à l’écoute active et sans jugement, etc).
Ces éléments ne sont pas accessoires mais constitutifs du message, car ils transforment une information en possibilité d’action immédiate. C’est alors que la communication peut devenir un instrument direct de prévention, et non plus seulement de diffusion d’informations.
Une communication « sûre » sur le suicide ne consiste pas à se taire mais à parler autrement. C’est pourquoi, ce sujet pousse la communication à son niveau le plus exigeant en articulant éthique, science et humanité.
En réunissant ces ingrédients, la communication sur le suicide peut servir d’exemple pour d’autres thématiques sensibles : violences, discriminations, santé mentale. Elle montre qu’une communication peut être à la fois précise, empathique et efficace. C’est en ce sens qu’on parle de « lettres de noblesse » : elle révèle la communication comme un levier de santé publique.
Notes
[1] Les recommandations de l’OMS s’adressent initialement aux journalistes. On trouve des déclinaisons pour les auteurs de fiction, contributeurs du web, professionnels de la santé et de l’ordre judiciaire sur le site web du programme Papageno : https://papageno-suicide.com
[2] Niederkrotenthaler T, Voracek M, Herberth A, Till B, Strauss M, Etzersdorfer E et Al. Role of media reports in completed and prevented suicide – Werther v. Papageno effects. br j psychiatry. 2010 ; 197: 234–43