La prévention comme objectif de communication, par Arnaud Carré

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Prévention et communication semblent aller de concert pour nourrir les espoirs dans une perspective autant individuelle que de santé publique, en particulier dans un contexte où l’innovation thérapeutique est majeure mais pas encore généralisée et accessible.


Arnaud Carré est professeur de psychologie à l’université Savoie Mont Blanc. Il y pilote notamment le Master de Psychologie de la prévention.

Capable d’adresser des messages directs à grande échelle, et potentiellement peu onéreuse rapportée à son coût par personne ciblée, une action de communication serait de facto une solution efficace. Or, diffuser des messages de prévention, et parvenir à atteindre la psychologie des individus et des groupes est particulièrement complexe, notamment lorsqu’il s’agit d’avoir un impact sur des croyances, connaissances et comportements (voire des états cliniques). Que savons-nous de la prévention en santé mentale par la psychologie ?

L’objet principal de la psychologie est la compréhension du fonctionnement de l’Humain en portant un intérêt soutenu aux processus mentaux (émotions, mécanismes de traitement de l’information, connaissances, représentations) et comportements dans leurs contextes (interactions sociales, normes collectives). L’étude se fait tant à l’échelle fondamentale qu’en tenant compte de la variabilité inter-individuelle (différences d’une personne à une autre) et intra-individuelle (changements d’une personne à différents stades ou moments de son existence). Sur ces bases, en lien avec la psychiatrie, la psychologie apporte un socle théorique et méthodologique permettant de conceptualiser les troubles et pathologies ainsi que leur voie de remédiation (psychothérapie, réhabilitation psycho-sociale) le plus souvent à l’échelle des individus. En lien avec la santé publique, elle contribue à l’action à un niveau populationnel. Cet apport apparaît moins évident, comme semble l’illustrer l’absence de la psychologie dans le Conseil scientifique établi en France lors de la crise sanitaire de la Covid-19 (là où sociologie et anthropologie étaient mobilisées aux côtés de la virologie et de la réanimation… et sans psychiatrie ou gérontologie en un premier temps).

La prévention est un objet en psychologie, relativement contemporain, et celui-ci s’est enrichi, allant au-delà de son « standard » bien connu en clinique de la prévention de la rechute. La psychologie de la prévention s’ancre dans la psychologie cognitive, sociale, développementale ou bien encore la psychopathologie. Les travaux sur les déterminants de la santé mentale et des troubles permettent d’identifier les facteurs psychologiques individuels et sociaux impliqués dans le risque, la vulnérabilité et la protection. Les modélisations permettent de soutenir le développement des interventions à différents niveaux de prévention. Ceux-ci vont de la promotion du bien-être à la prévention des rechutes en passant par l’intervention précoce et la réduction des risques et des dommages. 

La psychologie contribue à six niveaux de prévention en santé mentale (Arango et al., 2018). Ces niveaux comprennent la promotion de la santé et la prévention primaire universelle, permettant un « spectre large ». Ils abordent les individus à grande échelle sans prendre appui sur des facteurs de risque particulier. Dans cette optique, il peut s’agir de proposer des interventions en milieu scolaire ou professionnel (par exemple, au sujet du harcèlement et des violences), ou bien de communiquer auprès du grand public. La distinction entre la promotion et la prévention en santé mentale tient pour grande partie à la détermination de la cible : renforcer des comportements positifs aux états de santé ou limiter l’impact de marqueurs de risque et de vulnérabilité associés à des états de santé potentiels en amont de leur développement potentiel (isolement, stress). Or, la large cible à laquelle s’adressent ces niveaux de prévention (par exemple, toute une génération de collégiennes et de collégiens pour qui il s’agit de prévenir le développement de troubles de santé mentale) ne saurait s’affranchir de construire une action sur l’identification et la communication de facteurs de protection et/ou de risque théoriquement et empiriquement fondés. 

Au sein des actions en amont de troubles, la prévention primaire est aussi déclinée de manière « sélective » (chez des personnes sans troubles ayant des facteurs de risques majeurs) et de manière « indiquée » (chez des personnes présentant des premiers signes de perturbations avant l’entrée dans une pathologie). Dans ces cas de figure, bien que toujours considérée comme primaire, l’action n’est plus conduite à aussi large spectre, et les effets ne sont pas garantis sur la population universelle. La prévention secondaire quant à elle est associée à une logique de dépistage et d’intervention précoce dès l’entrée dans une pathologie effective, tandis que la prévention tertiaire vise à limiter l’évolution et le retentissement d’une pathologie et le développement de comorbidités. 

Par le prisme de la psychologie, la conduite de programmes de prévention va faire appel à différents modèles sur la vulnérabilité, les risques ou bien encore sur les représentations, le rapport aux normes et les attitudes et comportements vis-à-vis de la santé. Le choix d’un modèle apparaît dépendant de la question de santé abordée, de son niveau de sévérité et de la population ciblée. En d’autres termes, le niveau de prévention dont il est question doit être défini tant il renvoie à des théories et actions distinctes. Communiquer pour promouvoir des comportements protecteurs de la santé et/ou promoteur du bien-être, semble se distinguer de communiquer pour favoriser le dépistage et l’intervention précoce. Communiquer pour déstigmatiser les troubles psychiques (un enjeu de santé publique en particulier pour son impact dans le non-recours aux soins) ne s’opérera pas de la même manière en prévention primaire universelle déployée en milieu scolaire qu’auprès d’adultes en milieu carcéral relevant par exemple de prévention primaire sélective, voire tertiaire. Enfin, soulignons que l’orientation empirique et expérimentale de la psychologie nourrit la démarche d’évaluation des actions menées, et vise à s’assurer qu’une action de prévention, comme celle reposant plus basiquement sur la communication, est efficace mais également n’a pas d’effet indésirable.

En d’autres termes, la prévention et la communication ne sont pas à prendre à la légère, tant pour des raisons de coûts, de risque d’inefficacité, voire d’effets indésirables. Bien malheureusement, des exemples d’actions contre-productives ont déjà été relevés, notamment en fonction de spécificités de populations, ou bien lorsque la peur est davantage utilisée que la curiosité pour la thématique prévenue.