La science ouverte… mais à quel prix ? Le paradoxe de l’open access

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Dans le domaine de la santé mentale, la question de l’accès aux connaissances scientifiques n’est pas un simple enjeu académique : elle a des conséquences directes sur la qualité de l’information disponible pour les professionnels, les journalistes et le grand public. Les campagnes de prévention, les recommandations cliniques ou encore les débats publics sur les troubles psychiques reposent largement sur des résultats de recherche.

Le mouvement de science ouverte a été salué comme une avancée majeure : rendre les données et les publications accessibles permet en principe de mieux diffuser les connaissances, de lutter contre les idées reçues et d’améliorer la qualité de la communication en santé mentale. Pourtant, cette ouverture s’accompagne d’un paradoxe croissant : si les articles deviennent plus accessibles à ceux qui les lisent, ils deviennent aussi plus coûteux à publier pour ceux qui les produisent. Ce déplacement du coût soulève une question importante pour la communication scientifique et la santé publique : peut-on réellement démocratiser l’accès aux connaissances si les conditions de leur production deviennent elles-mêmes plus inégalitaires ?

La science ouverte… mais à quel prix ? Le paradoxe de l’open access

Pendant longtemps, la recherche scientifique a souffert d’un paradoxe bien connu : la connaissance existait, mais elle était difficilement accessible aux lecteurs. Je parle ici de l’aspect d’accessibilité financière, même si d’autres types d’inégalités ne sont pas à ignorer, par exemple en termes de langage utilisé. Les résultats de recherche, souvent financés par de l’argent public, étaient enfermés derrière les abonnements coûteux des grandes revues scientifiques. Pour lire un article, il fallait appartenir à une université disposant d’un abonnement ou payer plusieurs dizaines d’euros pour quelques pages.

Le mouvement open access, qui s’est structuré au début des années 2000 avec la Budapest Open Access Initiative, promettait de corriger cette situation. Son principe est simple : les résultats de la recherche doivent être librement accessibles à tous (chercheurs, professionnels, journalistes, citoyens).

Sur ce point, le mouvement a largement réussi. Mais il a aussi fait émerger un nouveau paradoxe : la science est aujourd’hui plus accessible aux lecteurs, mais souvent plus difficile à publier pour les chercheurs eux-mêmes.

De la barrière à la lecture à la barrière à la publication

Dans le modèle classique de l’édition scientifique, les revues faisaient payer les lecteurs via des abonnements. Les bibliothèques universitaires assumaient ces coûts, parfois considérables. Au début des années 2010, certaines universités payaient plusieurs millions d’euros par an pour accéder aux catalogues de grands éditeurs scientifiques. Certaines ont décidé de ne plus renouveler leurs abonnements, comme l’Université de Lorraine en 2023.

L’open access a déplacé ce coût. Dans de nombreuses revues, le lecteur ne paie plus : c’est l’auteur qui paie pour diffuser ses travaux.

Ce système repose sur les Article Processing Charges (APC), des frais de publication facturés aux auteurs ou à leurs institutions. Or ces frais peuvent atteindre des montants très élevés :

  • environ 1 500 à 3 000 € dans de nombreuses revues,
  • 5 000 € ou plus dans certaines revues dites « prestigieuses »,
  • parfois près de 10 000 € pour publier en open access dans certains journaux très sélectifs.

Selon plusieurs analyses récentes, les dépenses mondiales en frais de publication open access se chiffrent en milliards de dollars par an, et continuent d’augmenter rapidement. Entre 2019 et 2023, les paiements d’APC versés aux six plus grands éditeurs scientifiques ont dépassé 8 milliards de dollars.

Autrement dit, la science ouverte s’est accompagnée d’une reconfiguration économique de l’édition scientifique.

Une nouvelle inégalité scientifique

Le problème n’est pas seulement financier. Il est aussi politique.

Dans le système actuel, la capacité à publier dépend de plus en plus de la capacité à payer.

Les équipes bien financées (grands laboratoires, projets européens, institutions prestigieuses) peuvent absorber ces frais relativement facilement. Mais pour beaucoup d’autres chercheurs, ces coûts constituent un obstacle réel :

  • jeunes chercheurs sans financement dédié,
  • équipes disposant de budgets modestes,
  • chercheurs indépendants et associations,
  • institutions des pays à faible revenu.

Dans certains cas, des chercheurs déclarent devoir renoncer à publier en open access faute de moyens, ou chercher des co-auteurs disposant de financements capables de couvrir les frais.

Ce déplacement du coût produit donc une situation paradoxale : le savoir est ouvert, mais sa production devient plus inégalitaire.

Une marchandisation croissante de la diffusion scientifique

Ce paradoxe est d’autant plus frappant que les chercheurs fournissent déjà une grande partie du travail gratuitement :

  • ils écrivent les articles,
  • ils évaluent les manuscrits dans le cadre du peer review,
  • ils participent aux comités éditoriaux.

Malgré cela, les grands éditeurs scientifiques restent parmi les entreprises les plus rentables du secteur de l’édition, avec des marges parfois supérieures à 30 %.

Le système apparaît donc de plus en plus étrange : les chercheurs produisent la connaissance, évaluent les articles gratuitement, et doivent ensuite payer pour publier.

Cette situation nourrit un débat croissant dans le monde académique. De nombreux chercheurs dénoncent un modèle qui transforme progressivement la publication scientifique en marché.

L’illusion d’une science entièrement ouverte

Il serait pourtant simpliste de rejeter l’open access. L’accès libre aux connaissances représente une avancée majeure.

Aujourd’hui : un professionnel de santé peut accéder directement à une grande part des dernières recherches, un journaliste peut consulter des données originales, un citoyen peut lire les publications scientifiques.

Dans un contexte où la confiance dans la science est souvent fragile, cette ouverture est essentielle. Mais l’open access tel qu’il est aujourd’hui pratiqué repose souvent sur un compromis implicite : ouvrir l’accès à la lecture en transférant les coûts vers la production. Ce compromis n’est pas sans conséquences.

Vers un nouvel équilibre ?

Plusieurs alternatives commencent à émerger. Certaines initiatives cherchent à développer des modèles diamond open access, dans lesquels ni les auteurs ni les lecteurs ne paient. Ces revues sont financées par des universités, des institutions publiques ou des consortiums scientifiques.

D’autres initiatives encouragent l’usage des archives ouvertes (comme HAL ou arXiv), permettant aux chercheurs de diffuser gratuitement leurs manuscrits, mais souvent avant revue par les pairs (voire sans, ce qui peut également poser problème sur la qualité et la fiabilité de la science).

Mais ces solutions restent encore minoritaires face au poids économique des grands éditeurs scientifiques.

Une question centrale pour l’avenir de la science

Le paradoxe actuel révèle en réalité une question plus fondamentale : qui doit financer la diffusion des connaissances scientifiques ?

Pendant longtemps, ce sont les lecteurs qui payaient. Aujourd’hui, ce sont souvent les auteurs (et donc aussi les lecteurs, puisqu’il s’agit souvent de fonds publics). Mais dans les deux cas, le risque est le même : restreindre l’accès à la production ou à la diffusion du savoir.

Si l’on veut réellement construire une science ouverte, la question ne peut pas être seulement celle de l’accès aux articles. Elle doit aussi être celle de l’équité dans la possibilité de publier.

Car au fond, la science ouverte ne se résume pas à permettre à tout le monde de lire la recherche. Elle devrait aussi permettre à tous ceux qui produisent du savoir de pouvoir le diffuser.