Le danger du « catastrophisme d’atmosphère »

Le catastrophisme, défini par le ministère de la Culture comme l’« ensemble de comportements qui procèdent de la conviction de la survenue de catastrophes, d’origine naturelle ou anthropique, est probable et qu’il convient de prendre des mesures pour les éviter ou, à défaut, pour s’y préparer », semble être omniprésent dans les médias et, au-delà, dans l’espace public incarné par les médias traditionnels, mais aussi par les réseaux sociaux numériques, le monde de l’édition, les débats politiques, les représentations artistiques, etc.
Texte par Eddy Fougier

Le catastrophisme, que France Terme[1] du ministère de la Culture définit comme l’« ensemble de comportements qui procèdent de la conviction de la survenue de catastrophes, d’origine naturelle ou anthropique, est probable et qu’il convient de prendre des mesures pour les éviter ou, à défaut, pour s’y préparer », semble être omniprésent dans les médias et, au-delà, dans l’espace public incarné par les médias traditionnels, mais aussi par les réseaux sociaux numériques, le monde de l’édition, les débats politiques, les représentations artistiques, etc.

On peut même parler à ce propos d’un véritable « catastrophisme d’atmosphère », comme il a été question à un moment donné d’un « jihadisme d’atmosphère » (Gilles Kepel) ou bien d’un « antisémitisme d’atmosphère » (UEJF). Trois types d’acteurs créent, en effet, une atmosphère catastrophiste qui, à coup sûr, a un impact pour la santé mentale des individus, ainsi que aussi pour la « santé démocratique ».

Le catastrophisme des médias

Les premiers sont les médias traditionnels. C’est une illusion assez commune de penser que ce que l’on voit dans les médias est le reflet fidèle de ce qui se passe dans la réalité. La plupart du temps, les médias ne s’intéressent pas aux trains qui arrivent à l’heure. Ils tendent avant tout à se concentrer sur ce qui représente une rupture de la normalité, comme les accidents, les catastrophes, naturelles ou anthropiques, ou les différentes formes de violence. Il est évident que ce biais de négativité a été encore renforcé ces dernières années par la montée en puissance des chaînes d’information en continu et des chaînes d’opinion du type Fox News aux Etats-Unis.

C’est ce qu’ont montré différentes études publiées récemment. David Rozado, en se basant sur un échantillon de 1,7 million de titres de presse de douze médias populaires américains sur la période 1950-2022[2] a ainsi observé un accroissement global de la proportion des titres exprimant le pessimisme depuis les années 1950. C’est tout particulièrement le cas depuis le début du XXIe siècle. Dans une autre étude[3], les auteurs s’appuient sur environ un milliard d’articles publiés dans la presse locale aux Etats-Unis depuis 1850. Ils aboutissent aux mêmes conclusions en confirmant l’existence d’un biais de négativité dans la presse et le fait que celui-ci tend à se renforcer ces dernières décennies.

Le catastrophisme des « entrepreneurs du négatif »

Les seconds acteurs-clefs sont différents « entrepreneurs du négatif » qui s’expriment dans l’espace public. Ce sont des représentants de syndicats (de salariés ou d’employeurs), de partis politiques (le plus souvent dans l’opposition), d’ONG, d’associations, de think tank, de groupes d’intérêt ou de groupes de pression, mais aussi des universitaires et des experts. Pour des raisons de nature idéologique, politique, économique ou stratégique, ils ont tout intérêt à exagérer et à dramatiser la situation, à se montrer alarmistes car ils estiment, à tort ou à raison, que c’est le meilleur moyen de mobiliser leur base, leurs électeurs, leurs donateurs, d’attirer l’attention des médias ou bien d’être pris au sérieux et entendus par les autorités publiques. Or, on le sait, la peur et dans une moindre mesure la colère, l’indignation ou la provocation sont le meilleur moyen d’attirer l’attention de différents publics-cibles, et au-delà des médias et des pouvoirs publics dans un contexte de surabondance de l’information. Certains de ces acteurs vont même recourir à ce qui est appelé la « pédagogie des catastrophes » – c’est notamment le cas du côté des écologistes, Al Gore affirmant à ce propos en 2009 que « Nous devons susciter la peur ![4] » – ou à la « stratégie du chaos » – du côté des populistes de la droite radicale. L’un des meilleurs exemples d’un tel type de catastrophisme est sans aucun doute la fameuse « horloge de la fin du monde » du Bulletin of the Atomic Scientists (BAS).

Le catastrophisme du grand public

Enfin, le troisième acteur est tout simplement le public qui consomme l’information diffusée par les médias. Ceci est lié en grande partie aux biais de négativité du cerveau humain qui rend les individus plus sensibles aux mauvaises nouvelles qu’ils vont mieux retenir parce qu’elles vont provoquer en eux de fortes émotions et du stress.

De nombreuses études ont ainsi montré que le consommateur d’informations apparaît beaucoup plus réceptif aux informations négatives diffusées par la presse qu’aux informations positives. Les auteurs d’une étude publiée en 2023[5], basée sur l’analyse d’un peu plus de 100 000 variations différentes d’une même information diffusée par un média online, ont ainsi constaté que la « négativité stimule la consommation d’informations en ligne ». De même, une expérience menée auprès de plus de 1 100 participants dans 17 pays sur six continents a visé à mesurer la réaction des individus à des informations apparemment positives ou négatives[6]. Les chercheurs, qui ont voulu mesurer les réactions psychophysiologiques via des capteurs, ont constaté que les news négatives tendaient à provoquer des réactions physiologiques plus fortes et attiraient en moyenne davantage d’attention que les news positives ou neutres. Ils en concluent que « partout dans le monde, l’humain moyen est physiologiquement plus activé par les informations négatives que par les informations positives ».

Cela amène David Rozado à se demander si « les sentiments [négatifs] et l’émotivité ancrés dans les titres des médias d’information reflètent une humeur sociétale plus large ou s’ils reflètent simplement le sentiment et l’émotivité prédominants ou favorisés par ceux qui créent le contenu d’information[7] ».


[1]. « Catastrophisme », France Terme, ministère de la Culture, https://www.culture.fr/franceterme/terme/ENVI199.

[2]. David Rozado, « Pessimism in News Media Headlines », 1er juin 2023, https://davidrozado.substack.com.

[3]. Jules H. van Binsbergen, Svetlana Bryzgalova, Mayukh Mukhopadhyay, Varun Sharma, « (Almost) 200 Years of News-based Economic Sentiment », Working Paper 32026, National Bureau of Economic Research, janvier 2024, https://www.nber.org.

[4]. Cité dans Hans Rosling avec Ola Rosling et Anna Rosling Rönnlund, Factfulness, Paris : Flammarion, 2019, p. 290.

[5]. CE. Robertson, N. Pröllochs, K. Schwarzenegger, P. Pärnamets, JJ. Van Bavel, S. Feuerriegel., « Negativity drives online news consumption », Nature Human Behaviour, 2023 May, 7(5).

[6]. Stuart Soroka, Patrick Fournier et Lilach Nir, « Cross-national evidence of a negativity bias in psychophysiological reactions to news », PNAS, 116(38), 2019, 18888-18892, https://doi.org/10.1073/pnas.1908369116

[7]. David Rozado, « Pessimism in News Media Headlines », op. cit.