Favoriser le recours aux soins : les angles morts

Modifier les intentions ou les attitudes ne suffit pas nécessairement à modifier les comportements réels. Des chercheurs ont réalisé une revue systématique et méta-analyse de 13 essais randomisés portant sur des interventions destinées à améliorer le recours à l’aide chez des personnes présentant des symptômes dépressifs. Je vais résumer ici leurs résultats.

Modifier les intentions ou les attitudes ne suffit pas nécessairement à modifier les comportements réels. Des chercheurs ont réalisé une revue systématique et méta-analyse de 13 essais randomisés portant sur des interventions destinées à améliorer le recours à l’aide chez des personnes présentant des symptômes dépressifs. Je vais résumer ici leurs résultats.

Le résultat principal est important : les interventions améliorent globalement les intentions d’aller chercher de l’aide, mais ne modifient pas réellement les comportements de recours aux soins. Autrement dit : après les interventions, les participants disent davantage vouloir consulter, demander de l’aide ou envisager un soutien psychologique, mais cela ne se traduit pas clairement par davantage de consultations effectives. C’est un résultat majeur pour la communication en santé.

Cette étude s’inscrit explicitement dans la théorie du comportement planifié (Ajzen), selon laquelle les comportements dépendent notamment : des attitudes, des normes sociales perçues, du sentiment de contrôle et des intentions.

Or, la plupart des campagnes de communication en santé mentale travaillent surtout :

  • les connaissances,
  • les représentations,
  • les attitudes,
  • parfois la réduction de la stigmatisation.

Mais beaucoup moins :

  • les barrières concrètes,
  • les normes sociales,
  • les coûts psychologiques du soin,
  • les difficultés organisationnelles,
  • les contraintes matérielles,
  • le sentiment de pouvoir agir.

L’article montre précisément cette limite. Les interventions les plus classiques (diffusion d’informations, vidéos, messages de sensibilisation, contenus éducatifs) peuvent améliorer l’attitude envers le recours aux soins, mais cela reste insuffisant pour produire un changement comportemental robuste. Cela rejoint un problème récurrent dans les campagnes de santé publique : la confusion entre exposition à un message et changement réel de comportement.

Les auteurs soulignent d’ailleurs que plusieurs études ne mesurent même pas les comportements effectifs, mais seulement des variables intermédiaires comme l’intention ou l’attitude. Cela pose un problème méthodologique important en communication en santé : on évalue souvent ce qui est facile à mesurer plutôt que ce qui compte réellement.

Un autre point intéressant concerne les types d’interventions.

Les interventions émotionnelles positives

Les interventions émotionnelles* positives semblent augmenter légèrement les intentions d’aide. Les chercheurs interprètent cela comme un possible effet des émotions positives sur la capacité à envisager des solutions et à sortir temporairement d’une dynamique négative. Mais l’effet reste modeste et surtout de très court terme.

*Les « interventions d’infusion de l’affect » consiste à provoquer brièvement des émotions positives (gratitude, apaisement, inspiration, excitation) afin d’influencer ensuite les attitudes ou intentions d’une personne. Dans les études analysées, cela passait par exemple par la lecture d’histoires « inspirantes » ou par l’écriture autour d’un souvenir positif. L’idée est que les émotions positives augmenteraient temporairement l’ouverture cognitive et la capacité à envisager des solutions, notamment le recours à l’aide psychologique.

L’implémentation d’intentions

À l’inverse, les interventions dites d’implémentation d’intentions semblent plus prometteuses. Le principe est intéressant d’un point de vue communicationnel :

  • la personne identifie un objectif concret ;
  • imagine les obstacles ;
  • puis formule un plan conditionnel du type : « si X arrive, alors je ferai Y ».

Par exemple : « Si je commence à annuler mes rendez-vous et à m’isoler pendant plusieurs jours, alors j’enverrai un message à mon médecin. » Ce n’est plus seulement une communication de sensibilisation ou de persuasion. C’est une communication orientée vers l’action concrète et contextualisée.

C’est un apport intéressant : il semble que les approches purement informationnelles soient limitées en termes d’efficacité, alors que les approches qui transforment l’intention en plan d’action semblent plus efficaces.

Sur la stigmatisation

La littérature considère souvent la stigmatisation comme une barrière centrale au recours aux soins. Pourtant, dans la publication citée plus haut, les données sont insuffisantes pour conclure solidement à une réduction de la stigmatisation via les interventions étudiées. Cela a plusieurs implications possibles :

  • soit les interventions actuelles réduisent peu réellement la stigmatisation ;
  • soit les outils de mesure sont faibles ;
  • soit la stigmatisation n’est pas un facteur si déterminant ;
  • soit la focalisation quasi-exclusive sur la stigmatisation dans certaines campagnes est insuffisante.

C’est un point important car une partie du discours public actuel repose implicitement sur l’idée selon laquelle si les gens n’osent pas demander de l’aide, ce serait surtout à cause de la stigmatisation. Or les comportements de recours aux soins dépendent aussi :

  • de l’accessibilité et des délais,
  • des coûts financiers et psychologiques,
  • des expériences antérieures et la représentation des soins ;
  • de la fatigue psychique et du sentiment d’efficacité.
  • des normes culturelles et de la confiance dans les institutions ;

Un de ces angles est souvent négligé : les normes sociales et le contrôle perçu ne sont quasiment jamais mesurés dans les études. C’est pourtant central en communication. Une campagne peut donc améliorer l’image abstraite de la santé mentale sans modifier ces déterminants pratiques et sociaux.

Enfin, il y a une limite fréquente aux campagnes contemporaines : beaucoup d’interventions sont extrêmement brèves et isolées. Certaines durent quelques minutes seulement. Cela peut produire un effet cognitif immédiat, mais insuffisant pour modifier durablement des comportements complexes.

En résumé, les implications pour la communication en santé mentale sont importantes :

  • Informer ne suffit pas.
  • Changer une attitude ne garantit pas un comportement.
  • Les indicateurs intermédiaires (intentions, attitudes) peuvent surestimer l’efficacité réelle.
  • Les campagnes émotionnelles ont des effets modestes et souvent transitoires.
  • Les approches orientées vers l’action concrète semblent plus prometteuses.
  • Les normes sociales et les barrières structurelles restent sous-traitées.
  • La stigmatisation est importante à considérer, mais probablement insuffisante comme principale grille explicative.
  • Les évaluations devraient davantage mesurer les comportements réels et les effets à long terme.

On a encore une fois ici un argument contre une vision simpliste (et naïve) de la sensibilisation. En santé mentale, la communication seule produit rarement des changements comportementaux importants sans travail simultané sur les contextes, les dispositifs, les normes sociales et les capacités d’action.

Référence principale

Ni, S., Cong, S., Feng, J. et al. Interventions to improve mental help-seeking behaviours in individuals with depressive symptoms: a systematic review and meta-analysis. BMC Psychiatry 25, 528 (2025). https://doi.org/10.1186/s12888-025-06976-0