Quand les célébrités parlent de leur santé mentale

Le mouvement de parole des célébrités sur la santé mentale est désormais massif. Il est unanimement présenté comme une avancée dans la lutte contre la stigmatisation psychiatrique. Pourtant, la littérature scientifique dessine un tableau bien plus nuancé.

Il y a quelques années à peine, révéler publiquement une dépression, un trouble bipolaire ou des pensées suicidaires équivalait à un suicide de carrière. Aujourd’hui, ces mêmes confessions font la une des magazines, accumulent des millions de vues sur YouTube, et sont saluées comme des actes de courage. Lady Gaga parle de son trouble de stress post-traumatique et de ses antipsychotiques. Simone Biles se retire des Jeux Olympiques pour préserver sa santé mentale. Mariah Carey révèle vivre avec un trouble bipolaire depuis des années. Dwayne « The Rock » Johnson décrit ses épisodes de dépression. Plusieurs documentaires sont émis en radio et télévision. En France, Stromae interprète en direct, sur le plateau du 20 heures de TF1, une chanson sur ses idées suicidaires devant 7,3 millions de téléspectateurs.

Ce mouvement de parole des célébrités sur la santé mentale est désormais massif, structurel, et étroitement lié à l’essor des réseaux sociaux. Il est unanimement présenté comme une avancée dans la lutte contre la stigmatisation psychiatrique. Pourtant, la littérature scientifique dessine un tableau bien plus nuancé. Entre réduction du stigmate et effets de contagion, entre normalisation salutaire et romantisation dangereuse, entre sincérité authentique et récupération marketing, les témoignages de célébrités sur leur santé mentale constituent un objet de recherche d’une complexité remarquable.

Ici je propose de réfléchir à ce phénomène : ses mécanismes, ses bénéfices documentés, ses effets paradoxaux, et les conditions qui permettent de maximiser les premiers tout en limitant les seconds.

Le stigmate de la maladie mentale : un obstacle de santé publique majeur

Pour comprendre pourquoi les témoignages de célébrités sont parfois perçus comme un levier puissant, il faut d’abord mesurer le poids du stigmate que l’on cherche à combattre.

La stigmatisation, dans le contexte qui nous intéresse, désigne une dévaluation à l’encontre des personnes atteintes de troubles psychiques. Ses conséquences sont documentées : aggravation de la détresse psychologique, inhibition du recours aux soins, mauvaise adhésion aux traitements, accès réduit aux soins de santé physique, réduction de l’espérance de vie, dégradation des relations personnelles, et entraves à l’épanouissement personnel. Comme le soulignent Gronholm et Thornicroft (2022), « pour beaucoup de personnes, ces conséquences ont été décrites comme pires que l’expérience du trouble mental lui-même ». La réduction du stigmate est reconnue comme une priorité de santé publique par l’Organisation mondiale de la santé.

C’est dans ce contexte que l’implication des célébrités dans les efforts de déstigmatisation a pris de l’ampleur. Leurs déclarations sont perçues comme capables d’influencer positivement les comportements de santé, notamment le recours aux soins, et de modifier les attitudes du public envers les personnes vivant avec des troubles mentaux.

Les mécanismes théoriques : pourquoi les célébrités auraient-elles un effet ?

La recherche identifie plusieurs voies par lesquelles les divulgations (coming-out) de célébrités pourraient modifier les connaissances, attitudes et comportements du public en matière de santé mentale.

La sensibilisation et l’éducation

Le mécanisme le plus direct est la mise en visibilité. Quand une personnalité célèbre parle ouvertement d’un trouble mental, elle attire l’attention du public sur ce sujet, potentiellement réduisant les idées reçues et augmentant la connaissance sur les symptômes, les traitements disponibles et les ressources existantes. Une étude de Lee (2019) a montré une corrélation positive entre la couverture médiatique des révélations de célébrités atteintes de trouble panique et la fréquence à laquelle le public cherchait, demandait et partageait de l’information sur le sujet : cet effet était d’autant plus fort que la célébrité était connue. Cela dit, cette étude montre aussi une multiplication par 8 de la prévalence du trouble panique suite à ces témoignages, ce qui interroge fortement.

La modélisation sociale

Selon les principes de la théorie de l’apprentissage social (Bandura, 1986), les personnes apprennent des comportements en observant ceux de figures qu’elles admirent et en observant leurs conséquences. Voir une célébrité reconnue parler ouvertement de sa santé mentale peut représenter un modèle de ce comportement pour le public en normalisant le fait d’en parler et en encourageant la recherche d’aide. Ce mécanisme opère aussi par le biais des relations parasociales.

Les relations parasociales

Les relations parasociales désignent les liens affectifs qu’un individu développe envers une personne sans interaction réelle. Ces relations peuvent être puissantes : une étude sur la mort de Robin Williams (Hoffner & Cohen, 2018) a montré que les personnes ayant une relation parasociale plus forte avec l’acteur présentaient moins de stigmate envers les personnes vivant avec une dépression, une moindre volonté de distance sociale, et une plus grande disposition à chercher eux-mêmes un traitement en cas de dépression.

L’identification et la crédibilité perçue

L’impact d’un témoignage de célébrité dépend aussi du degré auquel le public s’identifie à elle. Lee (2019) distingue deux formes d’identification :

  • verticale : s’identifier à quelqu’un que l’on admire, perçu comme « supérieur à soi »,
  • horizontale : s’identifier à quelqu’un de similaire à soi.

La similarité perçue est un levier puissant : une étude comparative (Corrigan et al., 2022) a montré que les participants percevaient les non-célébrités comme plus similaires à eux et plus appréciables, et que lire le témoignage d’une non-célébrité réduisait davantage le stigmate rapporté que celui d’une célébrité (en l’occurrence Mariah Carey).

Parallèlement, la crédibilité perçue joue un rôle déterminant : les témoignages de sources perçues comme expertes et dignes de confiance ont un impact plus fort. Paradoxalement, le coming-out lui-même peut augmenter la crédibilité perçue d’une célébrité, car partager ses expériences sur un sujet stigmatisé est perçu comme authentique. Un peu comme une fenêtre sur sa vie intérieure en rupture avec une image publique soigneusement construite.

Les bénéfices documentés

Réduction du stigmate et sensibilisation

Les évaluations de campagnes anti-stigmate intégrant des témoignages de célébrités (comme Time to Change en Angleterre ou Like Minds Like Mine en Nouvelle-Zélande) montrent qu’elles sont généralement perçues comme efficaces. Les personnes elles-mêmes stigmatisées rapportent que les représentations médiatiques des maladies mentales et les divulgations de célébrités peuvent être perçues comme ayant un impact sur l’acceptation générale des personnes atteintes de troubles mentaux. Cela dit, l’implication éphémère de Teddy Riner dans la Grande Cause 2025 est passée totalement inaperçue en raison d’un engagement proche de zéro.

L’effet de format : les réseaux sociaux amplifient le récit

Une étude expérimentale de Kim (2024) a testé les mêmes récits de célébrités (Kristen Bell, Mariah Carey, Dwayne Johnson, Kevin Love) dans deux formats : publication sur réseaux sociaux versus article en ligne. Les participants qui lisaient les histoires au format réseaux sociaux ressentaient une plus grande présence sociale : comme s’ils participaient à une conversation réelle avec la célébrité, ce qui renforçait leur sentiment d’être « transporté » dans le récit et menait à des attitudes plus positives envers la recherche d’aide. Les réseaux sociaux, en simulant une intimité conversationnelle, amplifient donc l’effet persuasif des témoignages.

Les microcélébrités : un levier sous-exploité

La montée des réseaux sociaux a produit un nouveau type de figure d’influence : les « microcélébrités », streamers, vloggers, créateurs de contenu. Une étude (Lee et al., 2021) a montré que leur coming-out de dépression augmentait leur authenticité perçue. Même si ces microcélébrités ne sont pas forcément perçues comme des sources de connaissances fiables, elles peuvent néanmoins aider à réduire le stigmate social autour du fait de s’exprimer sur des problèmes de santé mentale. Aussi, leur accessibilité perçue peut compenser le fossé d’identification qui nuit aux grandes célébrités. Gronholm et Thornicroft (2022) recommandent d’ailleurs explicitement d’intégrer davantage de microcélébrités dans les stratégies anti-stigmate.

L’effet de contagion positive : le cas Snoop Dogg

Un exemple instructif de la puissance d’une annonce de célébrité, même involontaire, est offert par l’épisode Snoop Dogg de novembre 2023. Le rappeur, connu mondialement pour son rapport décomplexé au cannabis, a annoncé à ses 82 millions de followers Instagram qu’il avait décidé d’arrêter de fumer / la fumée (deux traductions possibles dans le contexte du post).

La réponse fut massive : des millions de personnes ont commenté, certaines déclarant être inspirées pour reconsidérer leur propre usage, y compris une personne hospitalisée pour insuffisance rénale qui écrivait chercher de la force dans ce geste. L’annonce s’est avérée être une opération marketing pour une entreprise de braseros à faible émission de fumée, mais comme le soulignent Young-Wolff et Iturralde (2025), « même une célébrité bien connue pour son amour du cannabis a des fans qui remettent en question leurs propres habitudes d’usage. Les célébrités ont une portée énorme, se traduisant par un impact potentiel sur la santé publique ». La déception face à la révélation « L’addiction n’est PAS une blague. C’est tellement bas » dit autant sur les attentes que suscitent ces annonces que sur le phénomène lui-même.

Les limites et effets paradoxaux : quand la bonne intention produit de mauvais effets

Si les bénéfices potentiels sont réels, la littérature scientifique identifie également un ensemble d’effets ambivalents, voire nocifs, dont la prise en compte est indispensable.

Le « sous-typage » ou l’effet inverse sur le stigmate

L’un des paradoxes les plus documentés est celui du « sous-typage » (subtyping). Quand une célébrité parle de sa maladie mentale, le public tend à la percevoir comme une exception : une personne atypique qui dément le stéréotype sans le remettre fondamentalement en question. Bott et Murphy (2007) décrivent ce mécanisme : le groupe stigmatisé (ici, les personnes atteintes de troubles mentaux) est divisé en sous-groupes dont certains confirment le stéréotype (les « gens ordinaires ») tandis que d’autres en sont exemptés (les célébrités).

Or, promouvoir l’acceptation en se concentrant uniquement sur ce sous-groupe atypique peut, contre-intuitivement, perpétuer voire renforcer les stéréotypes négatifs à l’égard du groupe dans son ensemble, car la norme discriminatoire n’est pas remise en cause, elle est simplement contournée.

L’étude de Corrigan et al. (2022) a empiriquement confirmé cette dynamique : le témoignage d’une non-célébrité réduisait davantage le stigmate rapporté que celui d’une célébrité. Les auteurs en concluaient que les récits de personnes ordinaires pourraient exercer un pouvoir plus important dans la réduction du stigmate public que les divulgations de célébrités,  bien que ces dernières pourraient contribuer à accroître la conscience publique.

Le doute sur l’authenticité et la récupération commerciale

Les réactions aux divulgations de célébrités sont loin d’être uniformément positives. Des études qualitatives (Leung, 2019 ; Lee et al., 2021) montrent que certains répondants doutent de la sincérité du témoignage ou soupçonnent une démarche de quête d’attention ou de publicité. La question de savoir si la divulgation est faite directement par la célébrité ou révélée par les médias génère elle aussi des réactions mitigées : certains perçoivent l’auto-divulgation comme plus crédible, d’autres la voient comme une décision stratégique et préfèrent quand c’est la presse qui révèle.

Ces doutes sont pleinement justifiés dans certains cas. L’épisode Snoop Dogg illustre parfaitement les dérives : l’annonce d’abandon du cannabis, qui avait suscité un élan de solidarité et des témoignages personnels touchants, s’est révélée être un coup de communication pour une marque de cheminées. L’instrumentalisation d’une thématique de santé publique à des fins commerciales, et le choc ressenti par les fans, illustre les risques réputationnels et les effets contreproductifs d’un usage opportuniste de la narration de santé.

Il est ironique de voir chaque témoignage « santé mentale » de célébrités coïncider quasiment toujours avec le lancement d’un nouveau film, nouvel album, nouvelle pièce de théâtre, nouveau livre… Florence Foresti, Stromae, Jérémy Ferrari, Maëtena Biraben, etc. sont quelques uns des exemples récents, parmi tant d’autres.

Le problème des campagnes anti-stigmate : des effets faibles et de mauvaises mesures

Walsh et Foster (2021), dans une revue critique, dressent un constat sévère sur les campagnes anti-stigmate en général. Malgré plus de 20 ans de campagnes nationales à grande échelle (Time to Change en Angleterre, Beyond Blue en Australie), les évaluations montrent des effets faibles à nuls sur le long terme, et des préoccupations sérieuses ont été soulevées sur leurs conséquences imprévues. Les auteurs critiquent la domination du paradigme KABP (Knowledge-Attitudes-Behaviour Practice), dont on a déjà parlé dans un autre article, qui suppose une relation linéaire entre connaissance des troubles mentaux, attitudes et comportements discriminatoires. Ce paradigme ne prend pas en compte les connaissances incorporées, les processus identitaires inconscients, ni les mécanismes sociaux qui maintiennent la distance envers les personnes perçues comme « autres ».

L’un des effets pervers identifiés est que les campagnes basées sur des explications biomédicales de la maladie mentale, en insistant sur leur caractère de maladie « comme une autre », ont parfois renforcé les pratiques de distanciation sociale en naturalisant une différence de catégorie entre les personnes avec et sans trouble mental.

La trivialisation et la stigmatisation persistante sur les réseaux sociaux

Merayo et al. (2025) ont développé un corpus de commentaires Instagram en réponse à des posts de divulgations de santé mentale par des influenceurs espagnols. Sur 21 151 commentaires collectés, leurs algorithmes d’intelligence artificielle (notamment des modèles BERT) atteignant une précision de 96 % dans la détection de polarité et de stigmate ont révélé une coexistence complexe de réactions positives (solidarité, encouragement) et stigmatisantes. Comme les auteurs le soulignent, « il est loin d’être clair que ces publications sur les réseaux sociaux favorisent réellement l’acceptation et une connaissance de qualité ou perpétuent involontairement une stigmatisation supplémentaire et/ou une trivialisation de la santé mentale ».

On peut aussi ici lire « La maladie et ses métaphores » de Susan Sontag, qui parlait de la romantisation de la « consomption », souvent associée à la tuberculose, à une certaine époque.

Cette ambivalence des réseaux sociaux est structurelle : leur logique algorithmique amplifie les contenus à fort engagement émotionnel, qu’il s’agisse de soutien ou de rejet. Les contenus les plus viraux ne sont pas nécessairement les plus responsables.

Le cas particulier du suicide : entre effet Werther et effet Papageno

Le terrain le plus sensible, et le mieux documenté, des effets des divulgations de célébrités concerne les récits autour du suicide et de la suicidalité.

L’effet Werther : le risque de contagion

Depuis les travaux fondateurs de Phillips (1974), la recherche a documenté ce qu’on appelle l’effet Werther : une augmentation des taux de suicide dans la population après une couverture médiatique d’un suicide, en particulier celui d’une célébrité. La méta-analyse la plus large à ce jour a indiqué que les rapports médiatiques sur le suicide étaient associés à des hausses imitatives, en particulier lorsque la couverture glamourise le suicide ou inclut des détails sur la méthode. Environ 10 % des suicides parmi les jeunes adultes de moins de 25 ans ont été attribués à l’effet Werther à la suite de rapports médiatiques sur des suicides de célébrités (Niederkrotenthaler et al., 2012). L’identification sociale est le mécanisme central : le risque de contagion est plus élevé chez les individus qui s’identifient à la célébrité en termes d’âge, de genre, ou de vécu émotionnel.

L’effet Papageno : la protection par les récits d’espoir

À l’opposé, des effets protecteurs ont également été documentés. L’effet Papageno (voir aussi cet article) désigne la réduction du risque suicidaire induite par des contenus médiatiques qui présentent des histoires de rétablissement face aux idéations et comportements suicidaire. Des études ont montré que les rapports médiatiques incluant ces récits positifs peuvent effectivement réduire le risque parmi les adultes vulnérables, à condition que les lignes directrices de prévention du suicide soient respectées dans la couverture médiatique.

L’étude de Lueck et Poe (2023), comparant l’exposition à des rapports médiatiques de suicides de célébrités (Chester Bennington, Kate Spade, AVICII) versus des suicides non-célébrités sur les intentions de recherche d’aide parmi des étudiants de 18 à 25 ans, obtient des résultats nuancés : l’exposition à des rapports sur le suicide de non-célébrités avait un petit effet positif sur les intentions de recherche d’aide dans l’ensemble, tandis que chez les participants présentant une dépression, ce sont les rapports sur les suicides de célébrités qui augmentaient légèrement les intentions. Aucun effet Werther n’a pu être établi dans cette étude, mais les auteurs soulignent que leurs stimuli expérimentaux ont peut-être été insuffisamment représentatifs de la couverture représentative de ce qui se passe en vie réelle.

Le cas Stromae : un cas d’école français

L’étude de Notredame et al. (2025) offre une analyse d’un événement français majeur. Le 9 janvier 2022, Stromae interprète en direct au journal de 20h de TF1 son titre L’enfer, dans lequel il évoque explicitement ses pensées suicidaires. La performance touche plus de 7,3 millions de téléspectateurs et génère une vague de remerciements et félicitations de la part de personnalités publiques, y compris le directeur général de l’OMS.

L’analyse des séries temporelles révèle un tableau paradoxal. D’un côté, aucune augmentation significative des tentatives de suicide n’a été observée dans la population générale. De l’autre, une augmentation significative, toutefois faible, du taux moyen d’hospitalisations pour la catégorie d’indicateurs comprenant les tentatives de suicide (mais aussi les blessures auto-infligées sans visée suicidaire déclarée, et les décès par suicide) a été identifiée chez les femmes âgées de 20 à 24 ans dans les six jours suivant la performance, passant de 14,9 à 17,3 admissions par jour. Bien entendu, un lien de cause à effet n’est pas possible à inférer sur la base de ces données, à ne pas surinterpréter. Or, aucune augmentation des appels à la ligne nationale 3114 n’a été observée, ce qui suggère un effet de contagion non compensé par un recours à l’aide.

Les chercheurs avancent plusieurs facteurs explicatifs. D’abord, l’audience massive de l’émission a maximisé l’exposition des personnes vulnérables. Ensuite, la chanson elle-même, dans son style poétique direct, évoque des sentiments de culpabilité, de honte et d’idéation suicidaire sans message d’espoir ni possibilité d’amélioration, « potentiellement convoyant un sentiment d’inévitabilité ». Enfin, la chaîne n’a pas mentionné le 3114 pendant ou après la performance : une lacune qui s’est traduite par une interaction quasi-nulle sur les réseaux sociaux liée à la ligne d’aide. Les chercheurs concluent : « Les témoignages de célébrités sur des expériences suicidaires peuvent aider à alléger le stigmate mais doivent être accompagnés de messages de prévention pour réduire le risque de contagion. »

La romantisation de la maladie mentale : un effet pervers de la normalisation ?

Un angle encore plus récemment étudié est celui de la romantisation. Ndour et Foulkes (2025), dans une revue narrative, définissent la romantisation comme « la croyance, perception ou représentation irréaliste de quelque chose comme étant plus désirable ou attrayant qu’il ne l’est en réalité ».

Un phénomène adolescent en expansion

La revue de 61 publications indique que la romantisation des problèmes de santé mentale est répandue sur les réseaux sociaux, la culture pop et d’autres espaces en ligne, particulièrement chez les adolescents. Elle se manifeste notamment par des photos et vidéos esthétisées évoquant la dépression, l’automutilation ou des troubles des conduites alimentaires, accompagnées de citations de chansons ou de films qui expriment la souffrance de manière poétique. On peut lire le livre Pop & Psy de Jean-Victor Blanc sur le sujet de la représentation de santé mentale dans la pop culture.

Le rôle des célébrités dans la romantisation

Les célébrités sont identifiées dans plusieurs études comme une source importante d’influence sur les attitudes adolescentes envers la santé mentale. Mais cette influence peut s’avérer contre-productive : des communautés pro-troubles alimentaires et pro-automutilation « idolâtrent » souvent des célébrités ayant révélé des expériences similaires.

Une analyse de posts sur Twitter a montré que des communautés de fans encourageaient parfois l’automutilation au nom de leurs idoles : le hashtag #Cut4Bieber en est un exemple documenté. Des adolescents postaient des images d’automutilation pour protester contre l’usage de cannabis de Justin Bieber. La chanteuse Miley Cyrus a répondu « #cut4Bieber ? Se mutiler n’est PAS quelque chose avec lequel on doit rire. Il y a des gens qui souffrent vraiment d’automutilation et c’est vraiment irrespectueux ». Il s’est avéré que ce hashtag était associé à une campagne de « trolling » pour se moquer des fans de Justin Bieber et susciter ainsi ce type de comportements dangereux.

Le paradoxe de la déstigmatisation

Ndour et Foulkes formulent un paradoxe important : les efforts de déstigmatisation ont peut-être involontairement contribué à la romantisation. Lorsque la stigmatisation est réduite et les problèmes de santé mentale normalisés, ils peuvent ne pas seulement devenir neutres mais, dans certains cas, devenir désirables : on l’a vu récemment avec une « trend TikTok » incitant les jeunes filles américaines à consommer du Prozac, sans en avoir besoin ; et donc aussi s’en procurer de manière détournée.

La normalisation aurait transformé des comportements en normes sociales, des comportements attendus et valorisés. Ceci expliquerait pourquoi les troubles plus normalisés comme l’anxiété, le TDAH ou encore les troubles du spectre autistique de haut niveau (comme le syndrome d’Asperger) sont davantage romantisés que des troubles plus stigmatisés comme la schizophrénie.

Des études signalent également une montée des autodiagnostics de troubles bipolaires à la suite de divulgations de célébrités, notamment des patients souhaitant obtenir ce diagnostic parce que des personnalités publiques en avaient parlé de manière positive (Chan & Sireling, cité dans Ndour & Foulkes, 2025).

L’image corporelle et les troubles alimentaires : un terrain miné

La revue systématique de Dane et Bhatia (2023) analyse 50 études dans 17 pays sur le lien entre usage des réseaux sociaux, image corporelle et troubles alimentaires chez les jeunes. Ils concluent que l’usage des réseaux sociaux est un facteur de risque plausible pour le développement de troubles alimentaires, via trois mécanismes : la comparaison sociale, l’internalisation des idéaux de minceur/forme, et l’auto-objectification.

Dans ce contexte, les témoignages de célébrités sur leur rapport au corps et à l’alimentation jouent un rôle ambigu. Si certaines militent pour la body positivity, d’autres, même involontairement, diffusent des contenus qui alimentent ces dynamiques. Des recherches internes à Facebook, révélées par des fuites en 2021, ont montré que 40 % des utilisateurs d’Instagram qui rapportaient se sentir peu attrayants indiquaient que cette insatisfaction avait commencé en utilisant la plateforme. On a vu récemment l’exemple de la tendance #SkinnyTok, aussitôt interdite aussitôt réapparue sur un autre nom.

Ce qui peut fonctionner : conditions d’efficacité des divulgations de célébrités

Face à ce tableau complexe, la recherche permet d’identifier plusieurs conditions qui maximisent les effets bénéfiques et limitent les risques.

L’expérience personnelle directe

Les célébrités qui parlent de leur propre expérience vécue sont des messagers plus efficaces que celles qui relaient simplement un message de santé mentale sans parler de leur santé mentale. L’authenticité perçue est déterminante : elle se construit précisément sur la vulnérabilité d’une révélation qui rompt avec l’image publique soigneusement entretenue. Gronholm et Thornicroft (2022) en font leur première recommandation : les témoignages de célébrités ayant une expérience directe de la maladie sur laquelle elles s’expriment ont plus d’impact.

La similarité avec l’audience cible

L’impact d’un témoignage est conditionné par la correspondance entre les attributs de la célébrité, le contenu de la révélation et l’audience visée. Les célébrités perçues comme similaires à l’audience, malgré leur statut, ont plus de chances d’entraîner des changements positifs de stigmate. C’est l’une des raisons pour lesquelles les microcélébrités et les personnages ordinaires peuvent, dans certains contextes, être des messagers plus efficaces.

Le format et le canal

L’étude de Kim (2024) confirme que le format des réseaux sociaux amplifie l’effet persuasif par rapport à un article en ligne classique, via la présence sociale et les composantes de la théorie du transport narratif. Des messages visuels (vidéos plus que photos) seraient parfois associés à une réduction de la distance sociale plus importante, bien que les effets soient complexes et parfois contradictoires.

Le contenu du message : espoir et ressources

Le contenu de la divulgation est crucial. Les récits qui incluent un message d’espoir, qui présentent des ressources d’aide, et qui découragent la perception de dangerosité ou d’imprévisibilité liée aux troubles mentaux produisent de meilleurs effets anti-stigmate. C’est particulièrement vrai pour les récits liés au suicide : les messages incluant des éléments de rétablissement (effet Papageno) ont un potentiel protecteur, tandis que les messages évoquant uniquement la détresse sans issue (comme la chanson de Stromae L’enfer) peuvent comporter un risque de contagion.

L’étude de Kim (2024) montre également que les messages encourageant la recherche d’aide, associés à des commentaires positifs ou à des divulgations d’autres utilisateurs, sont plus associés à une réduction du stigmate.

La mention des ressources de prévention

L’exemple de Stromae est aussi un enseignement en creux : la performance a été suivie d’un silence de la chaîne sur le 3114, et l’absence de mention de cette ressource a probablement contribué à ce que l’élan de solidarité ne se transforme pas en recours à l’aide. La mention systématique des lignes de crise et des ressources disponibles dans le cadre de toute divulgation publique sur des expériences suicidaires est une recommandation ferme de la recherche. Par ailleurs, Stromae a précisé par la suite que sa performance télévisée n’avait pas de but de prévention du suicide, mais était bien un « happening » (selon ses propres mots) commercial promotionnel.

Des campagnes au-delà du paradigme KABP

Walsh et Foster (2021) recommandent un changement de paradigme dans les campagnes anti-stigmate : passer du modèle « connaissances → attitudes → comportements » à des approches qui tiennent compte des représentations sociales, des processus identitaires et des mécanismes qui maintiennent la distance envers ceux considérés comme « autres ». En pratique, cela implique de donner le leadership des campagnes aux personnes ayant vécu l’expérience du stigmate, de construire des mouvements sociaux basés sur les droits et la dignité plutôt que sur la correction d’un déficit de connaissance.

La question des données : ce que l’IA apprend des réseaux sociaux

La recherche sur ces questions s’est récemment enrichie de méthodes computationnelles. La revue systématique de Tudehope et al. (2024) a analysé les méthodes utilisées pour étudier la représentation de la maladie mentale sur les réseaux sociaux : 61 % des études utilisaient Twitter comme source de données, 66,7 % recouraient à l’analyse manuelle du contenu, et seulement 13,9 % employaient des techniques de machine learning.

L’étude de Merayo et al. (2025) représente une avancée significative : en appliquant des algorithmes BERT à 21 151 commentaires Instagram sur des posts de divulgation de santé mentale d’influenceurs espagnols, les chercheurs atteignent 96 % de précision dans la détection de polarité et de stigmate. Ces outils permettent d’analyser en temps réel les dynamiques de réaction du public, d’identifier les commentaires stigmatisants, et de concevoir des interventions plus ciblées.

Ces approches soulèvent néanmoins des enjeux éthiques importants : la confidentialité des données, le risque de sur-surveillance des populations vulnérables, et la question de savoir si les algorithmes reproduisent des biais culturels dans leur conceptualisation du stigmate.

Une puissance potentielle, un usage à reconstruire

Les témoignages de célébrités sur leur santé mentale sont porteurs d’une puissance de transformation culturelle réelle. Ils peuvent normaliser la vulnérabilité, inciter à chercher de l’aide, réduire le stigmate et ouvrir des conversations publiques sur des sujets longtemps tenus dans l’ombre. Dans des certains cas, ils peuvent sauver des vies.

Mais cette puissance est conditionnelle. Elle dépend de qui parle, de quoi, dans quel format, pour quelle audience, et avec quel accompagnement. Sans expérience directe, sans identification possible, sans message d’espoir, sans mention de ressources, et sans inscription dans une stratégie cohérente de santé publique, les mêmes divulgations peuvent perpétuer le stigmate, déclencher des effets de contagion, romantiser la souffrance ou être instrumentalisées commercialement.

La recherche converge sur un point central : le phénomène des témoignages de célébrités ne doit pas être traité comme une panacée, ni comme une démarche suffisante en elle-même. Il doit être pensé comme un levier parmi d’autres, encadré par des professionnels de santé publique et de la communication, soumis à des évaluations rigoureuses, et complété par des approches centrées sur les personnes vivant avec ces troubles, dont la voix, en définitive, est la plus légitime et la plus efficace.

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