La médiation des savoirs n’est jamais neutre

La médiation des savoirs n’est jamais neutre. Mais les cadres éthiques qui prétendent la réguler ne le sont pas davantage : ils portent leurs propres angles morts, leurs propres présupposés culturels, leurs propres effets de pouvoir. C’est précisément pourquoi une approche critique de ces cadres n’est pas un luxe : c’est une condition de leur utilité réelle.

Et les principes éthiques non plus !

Ce serait assez cocasse de lire un article sur l’éthique de la médiation scientifique sans se demander ce que cet article lui-même opère… comme médiation ! Cvitanovic et al. (2026) proposent douze principes pour guider les médiateurs des savoirs (terme que je traduis ici de knowledge brokers, tout en conservant l’anglais lorsque je me réfère directement à l’article).

Ces intermédiaires font circuler la connaissance entre chercheurs, décideurs, acteurs de terrain et citoyens. Le schéma supposément simple : des chercheurs produisent des données, des experts les traduisent, des citoyens éclairés décident. Cette vision mécanique est aujourd’hui indéfendable. Entre la production d’une connaissance et sa réception, des intermédiaires sélectionnent, reformulent, hiérarchisent, simplifient, mettent en scène. Ils ne transmettent pas : ils construisent ce qui sera perçu comme crédible, urgent, secondaire ou invisible.

C’est un travail essentiel, et c’est précisément pourquoi il mérite d’être lu de manière critique. Car l’article de Cvitanovic et al. porte lui-même les tensions qu’il cherche à résoudre.

Une promesse séduisante : rendre l’éthique opérationnelle

On connaît bien les dérives documentées de la médiation des savoirs : cherry-picking, conflits d’intérêts masqués, exclusion des voix qui nuancent un message péremptoire. Face à ces dérives, les auteurs proposent non pas une simple critique mais une boîte à outils : intégrité, transparence, humilité, réflexivité, empathie, équité… Douze principes assortis de comportements concrets.

L’intention est louable. Le problème, c’est que cette approche repose sur un présupposé que l’article ne questionne jamais : les défaillances éthiques de la médiation seraient principalement des défaillances individuelles, corrigibles par une meilleure formation et une plus grande conscience de soi.

Or si un knowledge broker trahit les idéaux, ce n’est pas nécessairement parce qu’il manque de principes. C’est souvent parce que les structures dans lesquelles il opère rendent cette trahison fonctionnelle, voire souhaitable et récompensée. Un chercheur qui reconnaît publiquement les limites de ses données ralentit sa publication et perd en audience. Une organisation qui inclut vraiment la diversité des voix prend plus de temps et coûte plus cher. Un soignant ou pair-aidant qui dénonce des pratiques inadéquates risque son poste. La vertu individuelle, dans ces conditions, est une ressource rare et inégalement distribuée.

L’éthique par conception : qui la conçoit ?

L’article conclut en appelant à une approche d’ethics by design : intégrer les considérations éthiques dès la conception des dispositifs de médiation plutôt qu’en réaction aux problèmes. Prévenir plutôt que guérir : l’idée est solide en théorie. Mais elle soulève une question soigneusement esquivée : qui a le pouvoir de concevoir ces dispositifs ?

Dans la réalité des organisations (institution publique, service hospitalier, université, ONG) la conception des processus de partage des savoirs est rarement entre les mains des personnes les plus concernées. On le voit dans les manquements sévères à la démocratie en santé, pourtant instituée légalement en France depuis plusieurs décennies. La conception est confiée à des experts, des consultants, des cadres, qui reproduisent souvent, malgré leurs meilleures intentions, les hiérarchies épistémiques qu’ils prétendent déconstruire. L’ethics by design risque alors de devenir une éthique par délégation, confiée, voire confisquée, par ceux qui détiennent déjà le pouvoir de conception.

C’est là que le dialogue avec d’autres courants de pensée devient nécessaire. La philosophie pragmatiste, à partir de Dewey, insiste sur le fait que les normes éthiques ne précèdent pas les pratiques : elles émergent d’elles, par l’expérimentation collective et la confrontation avec les conséquences réelles. Une éthique qui descend sous forme de principes depuis des chercheurs vers des praticiens n’est pas du tout la même chose qu’une éthique construite dans et par la pratique. La différence n’est pas de degré, elle est de nature.

Ce que la sociologie critique permet d’ajouter

Les auteurs reconnaissent l’existence de rapports de pouvoir. Ils les nomment, les cartographient même. Mais ils les traitent essentiellement comme des obstacles à contourner plutôt que comme des structures à transformer. L’article ne contient aucune analyse sérieuse des mécanismes par lesquels ces rapports se reproduisent : financement, prestige disciplinaire, discriminations épistémiques.

Ce silence n’est pas innocent. Bourdieu aurait dit que les knowledge brokers les plus efficaces sont précisément ceux qui ont intériorisé les règles du champ au point de ne plus les voir comme des règles, mais comme un modus operandi qui semble aller de soi, et que c’est exactement ce qui les rend si difficiles à réformer de l’intérieur.

Frantz Fanon, Bell Hooks ou Gayatri Spivak auraient posé la question autrement : non pas « comment mieux faire circuler les savoirs ? », mais « qui a le droit de parler, au nom de qui, et dans quel dispositif de légitimation ? » Ce sont des questions que les douze principes de Cvitanovic et al. ne permettent pas de poser, non parce qu’elles sont hors sujet, mais parce qu’elles débordent le cadre managérial dans lequel l’article s’inscrit. Les auteurs mettent en avant 9 challenges éthiques qui se posent aujourd’hui aux knowledge brokers.

Le cas de la santé mentale : quand les idéaux mordent la poussière

Prenons un terrain concret. Dans les structures de santé mentale, la médiation des savoirs met en jeu des asymétries de légitimité extrêmes. D’un côté, un savoir clinique institutionnalisé, mesuré, publié, financé. De l’autre, un savoir expérientiel longtemps disqualifié comme trop subjectif, trop émotionnel, non généralisable. Les mouvements de patients et pairs aidants tentent depuis des décennies de faire reconnaître cette forme de connaissance comme une ressource à part entière, avec des résultats réels, mais aussi des récupérations institutionnelles qui en édulcorent la portée critique, ou se prêtent au tokenism : la participation d’affichage.

C’est là que les idéaux éthiques butent sur la réalité. Dans de nombreux contextes, l’inclusion des savoirs expérientiels est valorisée tant qu’elle ne remet pas en question les cadres interprétatifs dominants. Un pair-aidant est bienvenu pour améliorer l’alliance thérapeutique. Il l’est beaucoup moins lorsqu’il conteste la légitimité d’une hospitalisation sous contrainte. L’humilité épistémique est une vertu qu’on attend volontiers de ceux à qui on conteste encore le droit à la parole : rarement de ceux qui détiennent le pouvoir de nommer et de traiter.

Ce déséquilibre illustre aussi un problème plus large : une information peut être factuellement correcte tout en produisant une représentation profondément biaisée d’un phénomène. Diffuser en boucle des témoignages dramatiques sur un trouble psychique peut augmenter la visibilité du sujet. Mais cela peut aussi contribuer à une perception catastrophiste du réel, renforcer des mécanismes d’identification pathologique, ou alimenter une impression d’omniprésence du trouble. Le problème éthique ne réside pas seulement dans la véracité des contenus, mais dans les effets produits par leur organisation.

La question éthique se déplace alors : elle n’est plus « faut-il parler du sujet ? » mais « comment parler d’un sujet sans produire involontairement des effets délétères ? »

L’effacement des limites comme problème éthique structurel

Les douze principes de Cvitanovic et al. répondent directement à une transformation concrète de l’espace public contemporain, même si l’article ne la nomme pas explicitement. Nous vivons dans un environnement où les contenus doivent être rapides, les positions tranchées, les récits émotionnels, et les prises de parole doivent donner une impression de maîtrise. Dans cet univers, reconnaître les limites d’une étude, les zones d’incertitude, les désaccords scientifiques devient presque contre-productif en termes de visibilité et d’impact.

Or l’effacement permanent des limites est précisément un problème éthique majeur. Lorsqu’une société perd l’habitude de voir des acteurs reconnaître leurs incertitudes, elle transforme la certitude elle-même en critère de crédibilité. Les discours les plus affirmatifs prennent mécaniquement un avantage symbolique sur les discours prudents et réflexifs. C’est un terrain extrêmement favorable aux entrepreneurs identitaires, aux récits complotistes, au marketing pseudo-scientifique, aux stratégies de lobbying et aux formes contemporaines de manipulation attentionnelle.

C’est l’un des aspects les plus intéressants de l’article : il ne réduit pas l’éthique à des règles abstraites ou à des intentions morales. Communiquer de manière éthique suppose d’anticiper les effets possibles de ses propres pratiques. Il ne suffit pas de se demander « est-ce vrai ? » Il faut aussi se demander : que produit cette manière de présenter les choses ? Qui risque d’être invisibilisé ? Quels imaginaires cela renforce-t-il ? Quels rapports de pouvoir cela consolide-t-il ?

Ce que l’article apporte

Cette lecture critique ne vise pas à invalider le travail de Cvitanovic et al. Elle cherche à lui restituer la complexité qu’il mérite. L’article apporte quelque chose de réel : il nomme des tensions que les institutions préfèrent laisser dans l’implicite, il donne aux praticiens un vocabulaire pour articuler des inconforts souvent vécus comme personnels alors qu’ils sont structurels, et il pose timidement la question des conditions institutionnelles nécessaires à une médiation éthique.

La médiation des savoirs n’est jamais neutre. Mais les cadres éthiques qui prétendent la réguler ne le sont pas davantage : ils portent leurs propres angles morts, leurs propres présupposés culturels, leurs propres effets de pouvoir. C’est précisément pourquoi une approche critique de ces cadres n’est pas un luxe : c’est une condition de leur utilité réelle.

Dans un monde saturé d’informations où la désinformation la plus efficace est souvent techniquement fondée, et où les institutions les plus sincèrement engagées reproduisent malgré elles des inégalités épistémiques, la question n’est pas seulement « comment médier mieux ? » C’est : au service de qui médions-nous, et qui décide de ce que « mieux » veut dire ?

Ces questions sont politiques avant d’être techniques. C’est peut-être le principal angle mort de l’article, et de beaucoup d’approches similaires.

Avant de communiquer : quelques questions à se poser

Ces enjeux ne concernent pas seulement les chercheurs ou les institutions. Ils s’adressent à quiconque produit, relaie ou met en scène de l’information dans un contexte professionnel, militant, ou même personnel.

  • Est-ce que je cherche à informer, convaincre, mobiliser ou provoquer une réaction émotionnelle ?
  • Quels effets psychologiques ou sociaux cette présentation peut-elle produire ?
  • Quels savoirs ou quelles voix sont absents de cette narration ?
  • Est-ce que je rends visibles les limites et les incertitudes ?
  • Est-ce que je simplifie excessivement un phénomène complexe ?
  • Est-ce que la forme de mon message risque de produire plus d’anxiété que de compréhension ?
  • Quels intérêts économiques, idéologiques ou institutionnels structurent ce discours ?
  • Est-ce que cette communication favorise le débat et la réflexion, ou seulement la réaction immédiate ?
  • Si tout le monde communiquait de cette manière, quel type d’espace public cela produirait-il ?
  • Depuis quelle position est-ce que je parle ?

Référence

Cvitanovic, C., Partelow, S., Bednarek, A., Cairney, P., et al. (2026). Principles for ethical boundary spanning between science, policy and practice: A guide for knowledge brokers. Environmental Science and Policy, 179, 104361. https://doi.org/10.1016/j.envsci.2026.104361