Sensibiliser à en devenir malade : et si toi aussi, tu avais un TDAH ?

Plus on parle de santé mentale, plus les jeunes déclarent de troubles. Coïncidence, prise de conscience salutaire… ou effet secondaire de la sensibilisation elle-même ? Depuis quelques années, la recherche en psychologie accumule les indices d'un phénomène contre-intuitif : les campagnes d'information peuvent, chez des personnes en bonne santé, fabriquer de faux auto-diagnostics, voire des symptômes.

Plus on parle de santé mentale, plus les jeunes déclarent de troubles. Coïncidence, prise de conscience salutaire… ou effet secondaire de la sensibilisation elle-même ? Depuis quelques années, la recherche en psychologie accumule les indices d’un phénomène contre-intuitif : les campagnes d’information peuvent, chez des personnes en bonne santé, fabriquer de faux auto-diagnostics, voire des symptômes. Derrière ce paradoxe se cachent des mécanismes psychologiques bien identifiés : effet nocebo, étiquetage, dérive des concepts, contagion sociale. Je vous propose un petit tour d’horizon.

Le paradoxe : une génération plus informée… et plus malade ?

Commençons par des faits qui ne sont pas contestés. Les taux de problèmes de santé mentale auto-rapportés ont fortement augmenté depuis une quinzaine d’années, en particulier chez les adolescents et jeunes adultes, qui déclarent aujourd’hui plus de troubles que tout autre segment de la population. Face à cette « crise de santé mentale de la jeunesse », la réponse a été une intensification sans précédent de la communication : programmes de prévention scolaires, campagnes nationales (Time to Change au Royaume-Uni, Beyond Blue en Australie, Bell Cause pour la cause au Canada), et une explosion de contenus sur les réseaux sociaux. Le hashtag #mentalhealth cumule des dizaines de milliards de vues sur TikTok et plusieurs millions de posts sur Instagram, sans compter les hashtags secondaires, comme #depression, #anxiety, etc. et leurs dérivatifs dans toutes les langues.

Ces efforts ont pu avoir des bénéfices réels. Des méta-analyses montrent que la sensibilisation est associée à une réduction de la stigmatisation à court terme et à une faible augmentation des intentions de recherche d’aide (Henderson et al., 2017 ; Thornicroft et al., 2016). Les évaluations de Time to Change et Beyond Blue trouvent une relation dose-effet entre l’exposition aux campagnes et la littératie en santé mentale : les attitudes positives envers les soins et les intentions de consulter augmentent plus on est exposé à la campagne (Walsh & Foster, 2021). Le problème étant que la grande majorité de la population n’y est pas exposée…

Mais un faisceau d’indices convergents suggère que ces mêmes efforts ont un revers. Trois types de preuves s’accumulent.

Des évaluations décevantes, voire inquiétantes. Une revue de la littérature sur les campagnes anti-stigmatisation (Walsh & Foster, 2021) conclut que leurs effets comportementaux à long terme sont mal démontrés et que leurs effets non intentionnels sont préoccupants. Plus récemment, une revue des interventions de santé mentale en milieu scolaire (Guzman-Holst et al., 2024) a recensé leurs dommages potentiels. Une vaste évaluation du programme britannique Education for Wellbeing, à l’aide d’études randomisés portant sur des dizaines de milliers d’élèves (Deighton et al., 2025), a trouvé que certaines interventions universelles de sensibilisation réduisaient le bien-être ou aggravaient les difficultés émotionnelles des élèves. On compte aussi des interventions qui ne montrent aucun effet.

Des expériences qui fabriquent des auto-diagnostics. En laboratoire, on peut induire des auto-diagnostics chez des personnes saines simplement en les exposant à des messages de sensibilisation :

  • élargir la définition du traumatisme amène des participants à requalifier une expérience pénible banale en trauma (Jones & McNally, 2021),
  • des publications « normalisant » l’anxiété sur les réseaux sociaux augmentent les auto-diagnostics d’anxiété (Hasan et al., 2023),
  • on peut même faire s’auto-diagnostiquer des adultes sains avec des maladies fictives, comme une « intolérance aux champs électromagnétiques », ou une « addiction alimentaire » (Hardman et al., 2015 ; Witthöft & Rubin, 2013).

Des phénomènes constatés sur le terrain. Pendant la pandémie, des professionnels de santé ont documenté une vague inédite de tics « de type Gilles de la Tourette » chez des adolescents, apparus après le visionnage massif de vidéos de créateurs présentant leurs propres tics. À un tel point que des neurologues ont parlé de « maladie sociogénique de masse » propagée par les réseaux sociaux (Müller-Vahl et al., 2021). Sur Reddit, les auto-descriptions de symptômes croisés TDAH-autisme convergent rapidement, sans changement des taux de base dans les populations cliniques (Kang et al., 2025). Sur Instagram, on voit de plus en plus émerger le concept de AuDHD (autisme + ADHD, c’est-à-dire TDAH en anglais). Et l’analyse du langage montre une « psychiatrisation » du vocabulaire quotidien : les termes diagnostiques envahissent les contextes non cliniques, et les adjectifs ordinaires (« triste », « distrait ») acquièrent des connotations cliniques.

Le paradoxe est posé. Pour le comprendre, on peut ouvrir le tiroir des théories psychologiques. C’est là que l’histoire devient vraiment intéressante : ce phénomène, loin d’être mystérieux, se trouve au carrefour de plusieurs des idées les plus solides de la psychologie contemporaine.

Première clé : l’interprétation n’est pas la perception

La première brique concerne la perception des symptômes. Contrairement à l’intuition, nous n’avons pas un accès direct et fiable à nos états corporels et mentaux. Notre organisme produit en permanence un « bruit de fond » : fatigue fluctuante, difficultés de concentration après une mauvaise nuit, oublis banals, variations d’humeur. Des travaux classiques (Pennebaker, 1982) ont établi que ce que nous appelons « symptôme » est le produit d’une interprétation : une sensation ambiguë + un schéma explicatif disponible = un symptôme perçu.

Les sciences cognitives contemporaines ont mis en avant cette idée avec les modèles du cerveau prédictif. Selon ce cadre, la perception n’est pas un enregistrement passif mais une inférence : le cerveau génère en continu des prédictions sur ce qu’il devrait ressentir, et les compare aux signaux entrants. Quand les attentes sont fortes, elles peuvent littéralement l’emporter sur les données sensorielles : on perçoit ce qu’on s’attend à percevoir. C’est le socle mécaniste des effets placebo et nocebo (Petrie & Rief, 2019).

L’effet nocebo : quand l’attente fabrique le symptôme

L’effet nocebo (du latin nocebo, « je nuirai ») est le jumeau maléfique du placebo : des attentes négatives créent ou aggravent des symptômes bien réels. Petrie et Rief (2019) décrivent trois rouages de cet effet, chacun directement transposable à la communication en santé mentale :

  1. Les attentes explicites. Lire une liste d’effets secondaires suffit souvent à en faire apparaître : dans les essais cliniques, les patients sous placebo rapportent régulièrement les effets secondaires du médicament qu’ils croient prendre.
    • En santé mentale : lire une liste de « 10 signes cachés du TDAH » installe une grille d’attente.
  2. L’apprentissage social. On « attrape » les symptômes des autres en les observant. Une méta-analyse récente (Saunders et al., 2024) confirme que voir autrui rapporter des effets secondaires augmente ses propres symptômes.
    • En santé mentale : les témoignages à la première personne, format star des réseaux sociaux, sont précisément le vecteur le plus puissant d’apprentissage social, d’autant plus que l’identification au témoin est forte. Ce n’est pas un hasard si Hasan et al. (2023) trouvent que l’effet des posts banalisant l’auto-diagnostic de trouble anxieux passe par l’identification (et non par la réduction de la stigmatisation) : plus le contenu ressemble à ma vie, plus je m’y reconnais.
  3. La mauvaise attribution et l’attention sélective. Une fois la grille installée, les fluctuations normales du bruit de fond corporel et mental sont réinterprétées comme des symptômes : l’attention se focalise sur elles, on en remarque donc davantage, ce qui confirme la grille. C’est une boucle auto-entretenue.

Le point capital : ces effets sont réels, pas « imaginaires ». Le nocebo produit de vraies sensations, de vraies détresses, mesurables. C’est ce qui rend le phénomène insidieux : la personne qui s’auto-diagnostique après une campagne ne ment pas et ne simule pas. Elle interprète sincèrement son expérience à travers la grille qu’on vient de lui fournir.

Deuxième clé : le pouvoir des étiquettes

Deuxième élément convoqué : l’étiquetage. Dès les années 1960, Scheff proposait que les étiquettes psychiatriques ne se contentent pas de décrire un état, mais le façonnent. La version modernisée par Link (modified labeling theory) a établi qu’être étiqueté « malade mental » modifie le concept de soi, les attentes de rejet, les stratégies d’adaptation et, in fine, les trajectoires.

Le philosophe des sciences Ian Hacking a donné à cette idée sa formulation la plus profonde avec les effets de rétroaction : les catégories humaines, contrairement aux catégories de la physique, agissent sur ce qu’elles classent. Créer et diffuser une catégorie (« TDAH adulte », « anxiété sociale », « hypersensibilité ») change la manière dont les gens se comprennent, se racontent et se comportent, ce qui transforme en retour la population que la catégorie décrit. La sensibilisation de masse est, au sens de Hacking, une opération de classement à grande échelle : elle ne peut pas être neutre pour ceux qu’elle classe.

Le self-labeling : un modèle pour les effets de l’auto-étiquette

La recherche récente a précisé ce que fait l’auto-étiquetage à celui qui l’adopte. Le modèle conceptuel du mental illness self-labeling proposé par Ahuvia et Link (2025) décrit plusieurs voies par lesquelles se dire « j’ai une dépression » ou « j’ai un TDAH », avec ou sans diagnostic formel, peut affecter l’état de la personne : via l’auto-stigmatisation, via les attentes sur soi (pronostic, contrôlabilité), via les comportements (recherche d’aide, mais aussi évitement). Les données associées sont parlantes : chez les étudiants américains, ceux qui s’auto-étiquettent « dépressifs » rapportent un sentiment de contrôle plus faible sur leur état et des stratégies d’adaptation moins efficaces, à symptômes égaux (Ahuvia et al., 2024). L’étiquette n’est pas un simple mot : elle réorganise le rapport à soi.

Foulkes et Andrews (2023) suggèrent qu’interpréter ses difficultés comme un trouble peut modifier le concept de soi à un tel point que les comportements induits sont susceptibles de produire le trouble : si je me pense « pathologiquement anxieux », j’évite les situations difficiles, je me prive d’occasions d’apprentissage, et j’alimente ainsi mon anxiété. Encore plus récemment, Ahuvia (2024) distingue deux processus : la surinterprétation (je crois avoir un trouble que je n’ai pas : un problème de croyance) et la prophétie autoréalisatrice (ma croyance finit par créer le trouble : un problème d’état). Les preuves expérimentales sont solides pour le premier processus, encore parcellaires pour le second. Le concept de prophétie autoréalisatrice est aujourd’hui très discuté, voire remis en cause par certains chercheurs.

Pourquoi les jeunes sont les plus vulnérables : une identité en chantier

Un ingrédient développemental rend ces mécanismes particulièrement puissants entre 15 et 25 ans. L’adolescence et le jeune âge adulte sont la période critique de construction d’une identité stable et cohérente (Branje et al., 2021), et une période où l’expérience interne est précisément confuse : sommeil chaotique, charge cognitive nouvelle, émotions intenses, comparaison sociale permanente.

Dans ce contexte, une étiquette clinique offre un bénéfice psychologique immédiat considérable : elle explique. Elle transforme un vécu chaotique en récit cohérent (« ce n’est pas moi, c’est mon TDAH »), donne accès à une communauté et à un vocabulaire partagé, et confère une identité sociale valorisée dans certains espaces en ligne. La recherche sur la clarté du concept de soi suggère que le besoin d’une telle explication est d’autant plus fort que l’identité est incertaine. L’étiquette est séduisante parce qu’elle peut présenter des bénéfices secondaires, et c’est ce qui la rend si contagieuse.

Troisième clé : la dérive des concepts et la psychiatrisation du langage

Le contenu même des messages a changé. Haslam (2016) a nommé concept creep (dérive des concepts) l’expansion progressive, documentée empiriquement, des concepts psychologiques de préjudice et de pathologie : « traumatisme », « addiction », « harcèlement », « anxiété » couvrent aujourd’hui des expériences beaucoup plus larges et beaucoup moins sévères qu’il y a plusieurs décennies. Cette expansion est à la fois horizontale (de nouveaux types d’expériences entrent dans la catégorie) et verticale (le seuil de sévérité baisse).

Or la sensibilisation est un moteur direct de cette dérive. Pour toucher le plus grand nombre, les campagnes mettent en avant des symptômes légers, proches de l’expérience commune (« vous procrastinez ? », « vous vous sentez parfois submergé ? ») et des témoignages auxquels il est relativement aisé de s’identifier. Foulkes et Andrews (2023) notent que certaines campagnes encouragent explicitement à « remarquer, étiqueter et chercher de l’aide » pour des expériences psychologiques négatives, en promouvant la terminologie psychiatrique. Un résultat intéressant : Tse et Haslam (2024) montrent que plus une personne a une conception large et étendue du trouble mental, plus elle est susceptible de s’auto-diagnostiquer. La boucle est bouclée : les campagnes élargissent les concepts, les concepts élargis fabriquent des auto-diagnostics.

Ce phénomène rejoint la critique de la médicalisation : la tendance des sociétés modernes à traduire des problèmes de vie (chagrin, échec, ennui, injustice sociale) en pathologies individuelles. Fergusson, Reed-Purvis et Foulkes (2023) avancent ainsi que la « surmédicalisation » de la détresse des jeunes risque de les déposséder, en ce qu’elle transfère l’agentivité de la personne et de son environnement vers un trouble intérieur qu’on ne peut que gérer.

Quatrième clé : la contagion sociale à l’ère algorithmique

Les mécanismes précédents existaient avant Internet. Ce que les plateformes ont changé, c’est l’échelle et la vitesse. La psychologie a montré de longue date une contagion des symptômes : les « maladies psychogéniques de masse » sont documentées depuis des siècles (évanouissements en chaîne dans les écoles, épidémies de danse). La nouveauté, analysée à propos des tics « TikTok Tourette » (Müller-Vahl et al., 2021), est que la contagion n’exige plus la coprésence physique : l’algorithme se charge de la propagation. Trois propriétés des plateformes amplifient chaque mécanisme décrit plus haut :

  • La personnalisation algorithmique crée des boucles d’exposition : chercher une fois « symptômes TDAH » suffit pour que le fil se remplisse de contenus similaires. Cette exposition répétée renforce attentes et attention sélective, exactement le régime qui maximise le nocebo.
  • Le format témoignage domine : l’authenticité y est le premier signal de crédibilité, souvent devant l’expertise (Heiss et al., 2024, sur les indices de crédibilité dans les vidéos courtes). Or le témoignage est le format optimal pour l’apprentissage social et l’identification.
  • La transmission par les pairs est documentée jusque dans les données épidémiologiques : une étude finlandaise sur plus de 700 000 adolescents (Alho et al., 2024, JAMA Psychiatry) montre que les diagnostics de troubles mentaux se « transmettent » dans les réseaux de camarades de classe. En effet, avoir des camarades diagnostiqués augmente la probabilité d’un diagnostic ultérieur, ce que les auteurs interprètent en partie comme un effet de normalisation et d’étiquetage entre pairs.

Il faut ajouter un facteur aggravant : la qualité de l’information. Les analyses de contenu des plateformes trouvent des taux élevés d’informations trompeuses dans les contenus santé mentale, et les créateurs les plus suivis ne sont généralement pas des cliniciens, ni même des personnes formées sérieusement aux sujets de santé mentale. Le problème n’est donc pas seulement qu’on parle beaucoup de santé mentale, mais qu’on en parle souvent mal, avec des listes de symptômes décontextualisées, sans les critères de durée, d’intensité et de retentissement fonctionnel qui distinguent un trouble d’une difficulté ordinaire.

Cinquième clé : pourquoi « informer plus » ne corrige pas le problème

Face à ces constats, le réflexe serait de répondre par… davantage d’information de meilleure qualité. La recherche en communication invite à la prudence, car ce réflexe repose sur un modèle théorique aujourd’hui réfuté par la recherche, mais encore surexploité par les institutions : le modèle du déficit d’information. Formalisé dans les années 1980 à propos de la communication scientifique, il postule que les « mauvais » comportements ou croyances du public viennent d’un manque de connaissances, qu’il suffirait de combler. Or, comme le résument Christiano et Neimand (2017) dans leur article d’opinion « Stop Raising Awareness Already », des années de recherche montrent que l’information seule change rarement les croyances et presque jamais les comportements. Ainsi les campagnes de pure sensibilisation peuvent n’entraîner aucune action, toucher le mauvais public, provoquer des effets boomerang, ou créer du dommage direct.

La littérature sur la stigmatisation en offre une illustration intéressante et contre-intuitive. Pour déstigmatiser, les grandes campagnes ont massivement diffusé le message biomédical « la maladie mentale est une maladie comme les autres / un trouble cérébral ». Des études de séries temporelles nationales montrent que ce cadrage a bien progressé dans les esprits… mais que le désir de distance sociale envers les personnes concernées et les perceptions de dangerosité ont augmenté en parallèle (Walsh & Foster, 2021 ; Corrigan, 2016). L’explication : le modèle biomédical renforce les croyances d’altérité catégorielle (« ils sont fondamentalement différents de nous »), qui peuvent être génératrices de peur et de pitié. Patrick Corrigan, figure majeure du champ, a tiré de ces « conséquences non intentionnelles » une leçon de méthode : les campagnes conçues sur des intuitions plutôt que sur des données produisent régulièrement l’inverse de l’effet recherché.

Même les correctifs proposés ont leurs revers. Les messages « continuum » (« la santé mentale est un spectre, nous sommes tous concernés »), promus pour combattre la vision catégorielle, réduisent bien la distance perçue entre « eux » et « nous » (Tomczyk, 2023). Mais c’est précisément ce brouillage de frontière qui, poussé sans garde-fou, facilite l’auto-diagnostic des personnes saines et peut augmenter l’anxiété des récepteurs (Thibodeau & Peterson, cités dans Walsh & Foster, 2021). Il n’existe pas de message magique : chaque cadrage a des effets spécifiques, voulus et non voulus.

Une démonstration expérimentale : l’essai de Toronto et l’éducation au nocebo

Une étude parue récemment est particulièrement intéressante (Sandra et coll., 2025).

Le problème, confirmé. 215 jeunes adultes (18-25 ans, 77 % de femmes), sélectionnés pour être rigoureusement sains vis-à-vis du TDAH (aucun diagnostic psychiatrique, score bas sur le questionnaire ASRS de l’OMS, en utilisant un score conservateur pour minimiser les effets de seuil), ont participé, avec comme explication « évaluer des ateliers de santé » à l’un de trois ateliers :

  • sensibilisation au TDAH avec des matériels réels d’associations et institutions : statistiques, symptômes, témoignage vidéo d’une militante,
  • le même atelier précédé et suivi d’une « éducation au nocebo »,
  • ou un atelier contrôle sur le sommeil.

Après l’atelier TDAH, la proportion de participants adhérant à l’affirmation « Je crois que j’ai un TDAH » a doublé (passant de 28 % à 58%) et restait élevée une semaine plus tard (52 %, contre 30 % chez les contrôles). Un détail ici est décisif : les « symptômes » déclarés n’avaient pas bougé, et le niveau initial de symptômes ne prédisait pas qui allait s’auto-diagnostiquer. C’est la signature de la surinterprétation pure : la croyance change sans que l’expérience change. C’est exactement ce que prédisent les modèles de l’étiquetage et du nocebo, et ce que l’hypothèse de l’inflation de la prévalence met en avant.

Une solution intéressante. Le groupe « éducation au nocebo » recevait exactement le même contenu TDAH, mais avec dix minutes d’explication au début et à la fin de la session (qu’est-ce que l’effet nocebo, ses mécanismes : mauvaise interprétation de fluctuations normales, attention sélective ; ses preuves, des exemples) et cinq minutes d’écriture réflexive après (mes difficultés pourraient-elles s’expliquer autrement ? stress, sommeil, téléphone ?). Le résultat est parlant : la hausse de l’auto-diagnostic était réduite de moitié immédiatement après l’atelier, et à une semaine les participants étaient statistiquement indiscernables des contrôles. L’intervention mobilise plusieurs des leviers théoriques décrits plus haut :

  • elle installe des méta-attentes (des attentes sur ses propres attentes),
  • fournit un contre-modèle d’apprentissage social,
  • normalise l’inconfort ordinaire,
  • et propose un état d’esprit alternatif (Zion & Crum, 2018), c’est-à-dire un cadre d’interprétation qui change le sens de la détresse sans en nier la réalité.

Le principe fait écho à la théorie de l’inoculation de McGuire, aujourd’hui encore peu appliqué contre la désinformation : le « prebunking », alors qu’on s’acharne encore à faire du « debunking ». Le prebunking consiste à exposer préventivement les gens à une version affaiblie d’une influence indésirable, en leur expliquant son mécanisme, les immunise contre elle. Ici, l’influence indésirable n’est pas un mensonge mais un effet secondaire de la « vérité » : on ne vaccine pas contre l’information, on vaccine contre sa mésinterprétation.

L’essai reste une preuve de concept et a donc ses limites, comme toute étude : un échantillon étudiant majoritairement féminin, un seul trouble, un suivi d’une semaine, une intervention « multi-composantes » dont on ignore l’ingrédient actif, et pas de mesure des comportements de recherche d’aide. Or c’est un point délicat : réduire les fausses convictions sans décourager les vraies démarches.

Le débat n’est pas clos : ce que les critiques répondent

L’honnêteté intellectuelle impose de présenter l’autre versant. L’hypothèse de l’inflation de la prévalence et les travaux associés font l’objet de discussions sérieuses.

L’objection de la reconnaissance améliorée. Une partie de la hausse des troubles déclarés reflète très probablement une vraie amélioration : des personnes réellement en souffrance, autrefois silencieuses, se reconnaissent et consultent enfin. C’est même l’objectif des campagnes, et il est partiellement atteint (Henderson et al., 2017). Le défi scientifique souligné par Ahuvia (2024) est que reconnaissance légitime et surinterprétation produisent la même courbe statistique ; seules des études expérimentales avec des échantillons sains vérifiés (comme l’essai de Toronto, où le niveau de symptômes ne prédisait pas l’auto-diagnostic) permettent de les dissocier.

L’objection du coût du silence. Les critiques rappellent qu’on a connu des décennies de tabou, de honte et de non-recours aux soins. Le sous-diagnostic reste massif pour certaines populations : le TDAH chez les femmes adultes en est l’exemple type (Attoe & Climie, 2023 ; Young et al., 2020). Tout discours excessif sur les « méfaits de la sensibilisation » risque d’être récupéré pour justifier un retour en arrière. C’est précisément pourquoi les solutions de type « éducation au nocebo » sont théoriquement importantes : elles ne retirent rien au contenu informatif.

L’objection de la souffrance réelle. Enfin, dire qu’un auto-diagnostic est « faux » ne signifie pas que la détresse sous-jacente est nulle ou feinte. Une personne qui se reconnaît dans une vidéo sur le TDAH vit peut-être de vraies difficultés (de sommeil, de surcharge, d’attention fragmentée) qui méritent d’être prises au sérieux. Le problème n’est pas qu’elle souffre : c’est que l’étiquette clinique auto-attribuée est souvent la mauvaise explication, et qu’une mauvaise explication oriente vers de mauvaises solutions.

Les sept mécanismes en une boucle

On peut donc résumer : la sensibilisation mal calibrée peut enclencher une boucle en sept temps.

Illustration générée par IA, prompt en bas de page

Chaque maillon est documenté ; la chaîne complète, du 1 au 6, a été observée expérimentalement jusqu’au maillon 5 ; les maillons 6 et 7 reposent sur des données corrélationnelles et de terrain mais non expérimentales.

La même analyse indique où intervenir. On ne peut pas agir sur 1 (l’information circule) ni sur 7 (les algorithmes ne nous appartiennent pas). Mais on peut agir sur 2-3-4 : c’est ce que fait l’éducation au nocebo, en donnant aux récepteurs une méta-connaissance de leurs propres mécanismes interprétatifs. C’est un déplacement conceptuel important : la littératie en santé mentale ne devrait pas seulement enseigner à reconnaître les troubles (littératie de premier ordre), mais aussi à reconnaître comment nos esprits fabriquent des convictions et des symptômes (littératie de second ordre : psychologique, et non plus seulement psychiatrique).

Informer, oui : mais informer sur l’informé autant que sur l’information

Le message n’est pas « parlons moins de santé mentale ». Il est plus subtile et plus exigeant : la communication en santé mentale est une intervention psychologique à part entière, avec des effets attendus, des effets secondaires et des interactions. Elle mérite donc le même sérieux qu’un médicament. Le modèle du déficit d’information est mort, les intuitions généreuses produisent régulièrement des effets inverses (le message « maladie du cerveau » a nourri la distance sociale, les listes de symptômes nourrissent l’auto-diagnostic), et la seule boussole fiable est l’évaluation expérimentale des messages, effets indésirables compris.

Dans ce paysage, l’éducation au nocebo est la première contre-mesure validée par un essai randomisé : brève, peu coûteuse, compatible avec les contenus existants, et fondée sur le retournement du pouvoir de la suggestion contre lui-même. Elle demande confirmation (durée, populations, troubles, formats en ligne, effets sur la recherche d’aide), mais elle dessine déjà l’horizon d’une communication en santé mentale de troisième génération : après celle qui « brisait le silence », après celle qui diffusait les connaissances, une communication qui apprendrait au public à connaître ses propres mécanismes, parce qu’entre pathologiser toute difficulté et minimiser toute détresse, la voie étroite passe par là : rappeler qu’un certain inconfort est une part normale de la vie, et donner à chacun les moyens cognitifs de faire la différence.

Sur l’autodiagnostic, on peut aussi se référer à l’éditorial de David Masson.

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Prompt de l’illustration :