Mèmes et santé mentale sur les réseaux sociaux : anatomie d’un phénomène

Les mèmes sur la santé mentale sont de tout petits objets investis de très grandes fonctions : régulation émotionnelle, langage de l'indicible, ciment communautaire, outil de communication sanitaire, mais aussi amplificateur d'humeur négative, machine à ruminer, pourvoyeur d'étiquettes identitaires et vecteur de désinformation. La littérature disponible interdit la facilité : ni panique morale, ni angélisme.

Une silhouette voûtée légendée « moi à 3 h du matin en train de repenser à un truc gênant de 2014 ». Un chien assis dans une pièce en flammes affirmant que « tout va bien ». Un personnage de dessin animé souriant sous-titré « quand tu dis que ça va alors que ça ne va pas du tout ». Ces images, partagées des millions de fois, forment aujourd’hui l’un des langages dominants par lesquels de nombreuses personnes parlent de leur détresse psychique en ligne.

L’ampleur du phénomène est difficile à surestimer. Au moment où les premières études expérimentales étaient menées, une simple recherche Google sur les depression memes renvoyait déjà plus de 350 millions de résultats, et le subreddit depression_memes comptait plus de 200 000 abonnés (cf. Akıl et al., 2022 et Akram & Drabble, 2022 qui ont reçu ces informations). Sur Instagram, #mentalhealth cumulait environ 26 millions de publications (66 millions à ce jour, le 18 juillet 2026), ce qui en faisait le hashtag lié à la santé mentale le plus utilisé de la plateforme (Wu & Hong, 2022). Certaines plateformes affichent des messages d’avertissement lorsqu’on recherche des termes comme dépression, avertissements qu’un simple clic permet de contourner (Akıl et al., 2022).

Ce message apparait sur Instagram lorsqu’on recherche dépression.

Face à cette déferlante, on a vu deux récits émerger.

D’un côté, une lecture alarmiste : en 2020, le Royal College of Psychiatrists britannique a qualifié les mèmes de santé mentale de « contagion sociale » et de menace pour la santé publique, au motif qu’ils représenteraient et encourageraient graphiquement des comportements néfastes (Dubicka & Theodosiou, 2020). Akram & Drabble (2022) soulignent toutefois que cette qualification a été formulée en l’absence de données empiriques, et qu’elle a durablement orienté le traitement médiatique du sujet : des titres du type « partager des mèmes de santé mentale nuit à votre santé mentale » se sont diffusés sans assise scientifique solide.

De l’autre côté, un récit plus optimiste a émergé : les mèmes fonctionneraient, pour certaines personnes, comme un mécanisme d’adaptation (coping), un outil de régulation émotionnelle et un vecteur de lien social (Akram et al., 2020, 2021 ; Akram & Drabble, 2022).

La réalité est toujours contextuelle. La littérature qui s’est constituée depuis 2019 dessine le portrait d’un objet profondément ambivalent, dont les effets dépendent de qui regarde, dans quel état psychique, quel type de mème, à quelle dose et dans quel écosystème algorithmique. Dans cet article, je vous propose une synthèse des principaux travaux disponibles sur ce sujet : ce que sont les mèmes de santé mentale, pourquoi ils circulent si efficacement, ce qu’ils apportent, les points d’attention, et ce que chacun peut en faire.

De quoi parle-t-on ?

Le mot « mème » existait déjà avant Internet. Le biologiste Richard Dawkins l’introduit en 1976 dans Le Gène égoïste pour désigner une unité de transmission culturelle analogue au gène : une idée, un comportement, une phrase ou un style qui se réplique d’esprit en esprit par imitation, en mutant au fil de ses copies (Dawkins, 1976 ; Akram & Drabble, 2022).

Le mème internet reprend cette logique en la spécialisant. Limor Shifman le définit comme un ensemble d’éléments numériques partageant des caractéristiques communes de forme et de contenu, créés et diffusés par de nombreux internautes, notamment au sein de son cercle de connaissances (Shifman, 2014, citée par Akıl et al., 2022). Concrètement, il s’agit le plus souvent d’une image associée à une courte légende, à visée humoristique et souvent sarcastique, qui commente un élément de culture ou d’expérience partagée et se propage rapidement sous forme de variations de l’original (Davison, 2012, cité par Akram & Drabble, 2022). Le mème est un format participatif par essence : chacun peut le décliner, et c’est cette plasticité qui alimente sa viralité. On peut d’ailleurs en créer sur le site Meme Generator.

Les mèmes de santé mentale en constituent un sous-genre florissant : des pages, comptes et forums entiers sont dédiés au partage de mèmes portant sur l’expérience symptomatique de troubles précis, comme la dépression, les troubles anxieux, le TDAH, les addictions, le trouble de la personnalité borderline, le suicide, les troubles du sommeil (Akram & Drabble, 2022). Un point, trop souvent négligé dans le débat public, est que ces mèmes ne forment pas une catégorie homogène. Akıl et al. (2022) distinguent au moins deux grandes tonalités :

  • d’une part les mèmes humoristiques, qui recourent à l’autodérision et à l’humour noir pour tourner la souffrance en dérision partagée ;
  • d’autre part les mèmes négatifs, faits de citations tristes, d’esthétique sombre et de représentations directes de la souffrance, sans distance humoristique.

Cette différence de ton est une des clés de lecture des effets contradictoires observés dans la littérature.

Les mécanismes de diffusion

Comprendre l’impact des mèmes suppose d’abord de comprendre leur efficacité de propagation. Quatre familles de mécanismes se dégagent : cognitifs, émotionnels, sociaux-identitaires, et attentionnels-algorithmiques.

Le levier cognitif

Wong & Holyoak (2021) ont montré que la chaîne psychologique du partage suit un chemin précis : la relatabilité (difficilement traduisible en français, je tente « le potentiel d’identification ») nourrit la perception de justesse de la correspondance entre l’image et la situation-cible, laquelle alimente à son tour la compréhensibilité, l’humour perçu et, finalement, la propension à partager.

Autrement dit, un mème cristallise un argument ou une expérience sous une forme compacte, immédiatement transmissible (Hakoköngäs et al., 2020, cités par Wong & Holyoak, 2021).

Cette mécanique a une implication directe : le mème qui ressemble à mon vécu me paraîtra plus juste, plus drôle et plus digne d’être partagé. La circulation des mèmes sur la dépression est donc, par construction, auto-sélective, et ils trouvent préférentiellement leur public parmi ceux dont ils décrivent l’état.

Le levier émotionnel

Les mèmes reposent sur le décalage entre une image et un propos issus de domaines sémantiques éloignés (Wong & Holyoak, 2021), ce qui déclenche l’humour par contraste ou par l’absurde, capte l’attention et facilite le traitement du message (Hu et al., 2026). Ce levier peut aller plus loin : Li, An & Xia (2024) ont montré que les mèmes « ugly-cute » (« moches-mignons »), qui violent délibérément les canons de la beauté, tirent leur attractivité non pas du plaisir esthétique direct, mais de l’humour qu’ils suscitent, lequel engendre ensuite le plaisir. La laideur assumée, l’étrangeté, le grotesque deviennent des carburants mémétiques à part entière : ce qui éclaire l’esthétique volontiers dégradée, pixelisée ou absurde des mèmes sur la dépression.

L’intensité émotionnelle est aussi ce qui rend le format vulnérable : les contenus à forte charge émotionnelle, y compris fausse, se diffusent plus vite et plus loin que les informations vérifiées, et ce sont les humains, davantage que les robots (faux utilisateurs), qui en assurent la propagation (Vosoughi et al., 2018). Carmona Pestaña et al. (2025) soulignent que les mèmes de désinformation sanitaire mobilisent typiquement l’humour et le dégoût pour contourner l’évaluation critique : l’émotion précède et souvent remplace le jugement.

Le levier social et identitaire

Partager un mème, c’est signaler une appartenance, chercher une validation, ajuster son comportement au regard des réactions du groupe (Occa et al., 2025). Les données qualitatives récoltées auprès d’étudiants montrent que les mèmes d’autodérision (surcharge, honte, épuisement) servent à la fois de divertissement et de moyen de partager des émotions difficiles, précisément parce que leur caractère exagéré et polysémique permet d’aborder des sujets sensibles tout en construisant une identité collective autour d’une détresse commune (Ask & Abidin, cités par Occa et al., 2025).

Ce mécanisme rejoint une fonction plus profonde : la divulgation à bas coût. Beaucoup de personnes en souffrance psychique peinent à verbaliser leur expérience et redoutent les conséquences d’une révélation directe, tout en ayant besoin d’être comprises. Le mème offre une voie de contournement : il permet de montrer une part de la souffrance sans avoir à la raconter à la première personne (Akram et al., 2020 ; Akram & Drabble, 2022). C’est une divulgation ambiguë, sur laquelle on peut revenir (c’était juste un mème), et qui teste la réaction de l’entourage à moindre risque.

Les leviers attentionnels et algorithmiques

Sur le versant attentionnel, une étude d’oculométrie a montré que les personnes présentant des symptômes dépressifs modérés à sévères fixent significativement plus souvent leur regard sur les mèmes sur la dépression que sur des mèmes neutres, avec des tailles d’effet importantes malgré un petit échantillon, ce qu’on pourrait interpréter, avec précaution toujours, comme la signature d’un biais attentionnel envers les stimuli socio-émotionnellement congruents avec leur état (Akram et al., 2021b).

Sur le versant algorithmique, tout engagement (like, partage, temps de visionnage) accroît la probabilité d’exposition future à des contenus similaires, parfois dangereux : Akıl et al. (2022) soulignent explicitement que l’exposition répétée à ces mèmes est hautement probable en raison des systèmes de recommandation, et Ahuja & Fichadia (2024) décrivent la formation de « chambres d’écho » où les utilisateurs se renforcent mutuellement dans la négativité (on retrouve aussi ce mécanisme dans la société de manière générale).

La contagion émotionnelle qui en résulte est mesurable. En analysant 7 078 publications Instagram taguées #mentalhealth lors de la Journée mondiale de la santé mentale, Wu et Hong (2022) ont observé que les publications combinant une image négative et une légende négative suscitaient des commentaires significativement plus négatifs que les publications émotionnellement incongruentes : la congruence émotionnelle du contenu se transmet à l’audience. Fait notable, leur échantillon global penchait vers le positif, et les images comportant des visages humains attiraient davantage de likes, de commentaires et de commentaires positifs : le discours en ligne sur la santé mentale n’est pas uniformément sombre, et sa tonalité se propage.

Ce que les mèmes peuvent apporter : des effets positifs documentés

Un outil de régulation émotionnelle et de coping

Le corpus le plus solide concerne la fonction adaptative des mèmes humoristiques pour les personnes en souffrance. Akram et al. (2020) ont comparé 43 personnes présentant des symptômes dépressifs cliniquement significatifs à 56 témoins non déprimés dans leur évaluation de mèmes sur la dépression abordant des thèmes comme la mort, le suicide, l’isolement ou l’hypersomnie. Résultat contre-intuitif : les personnes déprimées jugeaient ces mèmes plus drôles, plus « relatable », plus partageables et dotés d’un plus grand potentiel d’amélioration de l’humeur que les témoins, et ce sans les percevoir comme plus négatifs en valence émotionnelle. Ces différences pourraient en partie être expliquée par des difficultés de régulation émotionnelle ou par une prédisposition à un style d’humour noir et auto-dépréciatif (Gardener et al., 2021, cités par Akram & Drabble, 2022).

L’interprétation proposée s’ancre dans la théorie de la régulation émotionnelle : les mèmes dépressifs faciliteraient la réévaluation cognitive (réinterpréter une situation pénible de façon à en modifier l’impact émotionnel) en diminuant la portée de l’événement et en permettant d’en rire (Akram et al., 2020, 2021a). Les personnes déprimées privilégieraient d’ailleurs spontanément un humour relativisant (« ça pourrait être pire »), qui trouve dans le mème sur la dépression un support assez naturel (Akram et al., 2020).

Le même schéma a été répliqué pendant la pandémie de COVID-19 : parmi 80 personnes présentant une anxiété cliniquement significative et 80 témoins, les personnes anxieuses percevaient les mèmes sur la pandémie (pourtant chargés de thèmes de mort et d’isolement) comme plus drôles, plus relatable et plus partageables, sans différence de valence négative ni d’offense perçues (Akram et al., 2021a). De façon convergente, une expérimentation menée sur 748 adultes américains a montré que le visionnage de mèmes liés au COVID était associé à un stress pandémique plus faible et à davantage d’émotions positives et de traitement approfondi de l’information, comparé à des contenus non mémétiques ou hors sujet (Myrick et al., 2021, cités par Akram & Drabble, 2022, et Occa et al., 2025). À l’échelle populationnelle, les pics de recherche de mèmes se sont alignés sur les pics de mortalité du COVID-19 : l’humour a pu être utilisé comme une soupape de décompression collective (Skórka et al., cités par Carmona Pestaña et al., 2025).

Ces bénéfices ne se limitent pas aux troubles constitués : les mèmes situationnels aident par exemple les ambulanciers à faire face au stress professionnel et à l’épuisement (Drury, 2019, cité par Akram & Drabble, 2022), et 47 % des étudiants d’une enquête déclaraient utiliser des mèmes pour soulager leurs symptômes psychiques, l’humour noir et l’autodérision leur permettant de rire de leurs problèmes tout en se reliant à ceux qui vivent la même chose (Kariko & Anasih, 2019, cités par Akram & Drabble, 2022).

Dire l’indicible, rompre l’isolement

Au-delà de la régulation individuelle, les mèmes remplissent une fonction relationnelle. Le soutien social perçu à travers les interactions en ligne est associé à une réduction des symptômes psychiques (LaRose et al., 2001, cités par Akram & Drabble, 2022), et les mèmes agiraient comme des chemins par lesquels se nouent des liens socio-émotionnels perçus comme soutenants (Akram & Drabble, 2022). Une étude espagnole menée dans la population générale a trouvé que le partage de mèmes sur la santé mentale était corrélé avec une diminution du bien-être, avec pour motivations déclarées la décharge de tension, la distraction vis-à-vis des difficultés interpersonnelles et la formation de relations avec des personnes traversant les mêmes épreuves (Hernández-Cuevas & Cruz-Bermudez, 2021, cités par Akram & Drabble, 2022). La littérature sur les communautés en ligne de santé mentale documente des gains d’auto-efficacité, un sentiment d’appartenance, une réduction de l’isolement et un accès à des stratégies d’adaptation partagées entre pairs (Yzer & Siegel, 2025), autant de dynamiques auxquelles les mèmes participent comme monnaie d’échange et facilitateurs affectifs.

Un abaissement du seuil de la conversation

Parce qu’ils enrobent le sujet dans l’humour et la relatabilité, les mèmes peuvent faciliter des conversations difficiles autour de la santé mentale et contribuer à réduire la stigmatisation associée à certains troubles, ce qui en fait un outil potentiellement précieux là où les stratégies de communication classiques peinent à toucher leur audience (Occa et al., 2025, discutés par Carmona Pestaña et al., 2025). La banalisation de la parole, pouvoir dire « moi aussi » d’un simple partage, est en soi un progrès par rapport au silence qui a longtemps entouré ces questions. Deux nuances toutefois.

Premièrement, la communication anti-stigma est délicate : même des campagnes bien intentionnées de type « mythes et réalités » peuvent se révéler inefficaces, voire accroître la stigmatisation (Dobson & Rose, 2022, cités par Yzer & Siegel, 2025).

Deuxièmement, l’humour n’est pas une formule magique : une analyse de vidéos YouTube d’organisations australiennes de santé mentale a trouvé que les registres humoristiques étaient associés à moins de « j’aime » que les autres registres (Yap et al., 2019, cités par Hu et al., 2026). Cela pourrait être un signe que sur ces sujets, l’audience peut juger l’humour institutionnel déplacé, alors même qu’elle plébiscite l’humour entre pairs.

Un outil de communication en santé publique sous conditions

La recherche en communication en santé s’est emparée du format. La revue systématique d’Occa, Chen et Teffeteller (2025) conclut que les mèmes constituent une stratégie de message prometteuse pour la promotion et l’éducation à la santé : ils ont été utilisés pour l’éducation au diabète chez des adolescents, envisagés pour des campagnes de vaccination HPV auprès d’étudiants, et employés par des soignants pour diffuser des pratiques de prévention des infections (Reynolds & Boyd, 2021, cités par Carmona Pestaña et al., 2025). Des agences de santé publique brésiliennes ont mobilisé des mèmes ancrés dans la pop culture locale pour contrer l’hésitation vaccinale avec un réel gain d’engagement (Marx et al., cités par Carmona Pestaña et al., 2025), et des « influenceurs santé » ont généré des contenus mémétiques (collages, stop motion, infographies) pour traduire l’information médicale complexe en contenus digestes pendant la pandémie (MacDonald & Wiens, 2023, cités par Carmona Pestaña et al., 2025). Le format s’invite même dans la pédagogie : un projet portugais explore l’intégration des mèmes dans les cursus de design et d’arts médiatiques comme outils de communication en santé, au motif que ce lexique natif des jeunes générations peut atteindre des publics imperméables à la persuasion factuelle classique (Alvelos et al., 2023).

Les conditions d’efficacité commencent à être cernées. Une expérimentation a montré que les mèmes attribués à des sources expertes et adoptant un ton objectif étaient jugés plus crédibles et plus persuasifs que ceux de sources profanes ou au ton subjectif (Wasike, 2022, cité par Occa et al., 2025). La présence de visages humains augmente l’engagement (Wu & Hong, 2022). Le prebunking mémétique (inoculer préventivement le public contre les techniques de désinformation via des mèmes humoristiques) s’est révélé particulièrement efficace pour réduire la diffusion de fausses informations émotionnellement chargées (Tay et al., cités par Carmona Pestaña et al., 2025). Enfin, la revue de Hu, Ngai et Koon (2026) sur l’humour en communication sanitaire numérique établit un effet robuste sur l’engagement (likes, partages, vues), mais montre que les effets individuels (attitudes, intentions) passent par des mécanismes affectifs et cognitifs médiateurs et restent conditionnels : l’humour fonctionne mieux quand la gravité perçue de la crise est faible, et peut se retourner contre le message quand le risque est perçu comme sévère ou que le public a des convictions bien ancrées.

Aussi des risques et effets négatifs documentés

Des effets sur l’humeur mesurables surtout pour les mèmes « négatifs »

Le contrepoint le plus net aux résultats optimistes vient de l’étude d’Akıl, Ujhelyi et Logemann (2022). Dans un protocole croisé combinant auto-évaluations et EEG auprès de 32 jeunes adultes en bonne santé, l’exposition à des mèmes sur la dépression de type négatif (citations tristes, imagerie sombre) a augmenté les sentiments négatifs par rapport à des images neutres. L’effet était modulé par l’autorégulation : le manque de clarté émotionnelle, les difficultés à poursuivre des buts en situation de détresse et les difficultés de contrôle des impulsions amplifiaient l’impact négatif. Autrement dit, les personnes les moins bien armées pour réguler leurs émotions sont précisément celles que ces contenus affectent le plus. L’effet global reste très modeste et à discuter, mais il est notable qu’il apparaisse chez des sujets sains : les auteurs concluent que ces mèmes pourraient être délétères même pour de jeunes adultes avec un bon niveau d’instruction et sans trouble, et appellent à étudier les effets d’une exposition chronique entretenue par les algorithmes.

La mise en regard de ces résultats avec ceux d’Akram et al. (2020, 2021a) suggère une lecture à deux variables : la tonalité du mème (humour partagé versus désespoir esthétisé) et le profil du récepteur (statut symptomatique, capacités de régulation). Le mème humoristique sur la dépression semble pouvoir servir de réévaluation cognitive pour les personnes concernées, tandis que le mème purement négatif semble tirer l’humeur vers le bas, particulièrement chez les personnes émotionnellement dérégulées, c’est-à-dire celles-là mêmes qui, par ailleurs, consomment davantage ces contenus (Drach et al., 2021, cités par Akram & Drabble, 2022).

Rumination, banalisation, esthétisation

Trois risques plus diffus sont à considérer.

Le premier est celui de la rumination : un biais attentionnel est documenté par oculométrie, il suggère que les personnes déprimées maintiennent leur attention sur les mèmes congruents avec leur état (Akram et al., 2021b) ; on en parlait plus haut. Quand il est combiné aux boucles de recommandation algorithmique, il peut transformer le feed (fil d’actualité) en machine à ressasser, chaque mème validant et réactivant l’affect négatif. Certains cliniciens y voient un mécanisme d’entretien de la pensée ruminative, hypothèse plausible mais pas encore démontrée avec des études longitudinales (Akram & Drabble, 2022).

Le deuxième est la banalisation. Une analyse phénoménologique de mèmes liés au suicide et à la mort suggère qu’ils peuvent obscurcir et banaliser la réalité de la mort (Manikonda & De Choudhury, 2017, cités avec réserves méthodologiques par Akram & Drabble, 2022). Plus généralement, la revue de Hu et al. (2026) conceptualise un risque de dilution épistémique : quand le cadre divertissant devient premier, le contenu sérieux (ce qui est vrai, ce qu’il faut faire) risque de passer à l’arrière-plan, et le message de perdre en autorité perçue. Appliqué à la santé mentale, ce mécanisme peut réduire un trouble invalidant à une bizarrerie de personnalité amusante. C’est quelque chose que l’on voit énormément sur les réseaux sociaux : en quelques minutes, voire secondes, le moindre de vos comportements et habitudes vous fera entrer dans la case d’un diagnostic, le plus souvent le TDAH ou l’autisme.

Le troisième est la romantisation. Ahuja et Fichadia (2024) alertent sur une glorification de la maladie mentale dans certains segments de la génération Z, où la souffrance psychique, enrobée d’une sorte de mystique créative et d’esthétiques soignées, devient un marqueur de statut. Ils pointent le culte des personnages literally me (figures de fiction avec un trouble mental sévère, glamourisées par la culture mémétique) et les chambres d’écho des plateformes où la négativité se nourrit d’elle-même. Le risque identitaire est réel : quand la détresse devient une esthétique et un signe d’appartenance, aller mieux peut paradoxalement coûter une identité et une communauté. D’où leur formule conclusive : s’il est normal de ne pas aller bien, il est aussi normal d’aller bien.

On peut sur ce sujet lire La maladie comme métaphore de Susan Sontag, qui aborde la glorification de la tuberculose (phtisie ou encore consomption) comme maladie « romantique » et désirable au début du XIXè siècle. Cet article y revient.

Auto-diagnostic, étiquettes désirées et contagion des labels

Les mèmes s’inscrivent dans un continuum plus large de contenus psychologiques vulgarisés qui façonnent l’auto-identification diagnostique. Une étude expérimentale a montré que la normalisation de l’anxiété sur les réseaux sociaux augmente l’auto-diagnostic d’anxiété via un mécanisme d’identification (Hasan et al., 2023, cités par Neumann et al., 2026). Un sondage cité par Ahuja et Fichadia (2024) rapporte qu’environ 30 % de la génération Z se serait auto-diagnostiqué un trouble mental : anxiété (48 %) et dépression (37 %) en tête. TikTok étant la plateforme privilégiée de cette génération pour ce faire.

L’étude de Neumann et al. (2026) auprès de psychologues autrichiens documente la traduction clinique du phénomène. Les praticiens décrivent une augmentation à la fois des auto-diagnostics et des diagnostics désirés (des patients arrivant en consultation avec l’espoir de se voir confirmer une étiquette précise) : TDAH et autisme dominant très largement les deux catégories. Les dynamiques identifiées sont éclairantes : l’étiquette diagnostique fonctionne comme outil de construction identitaire et d’appartenance (inclusion du label dans les biographies de réseaux sociaux, statut et capital social conférés par la divulgation en ligne, sous-culture du « rôle de malade »), renforcée par des cadrages valorisants : le TDAH présenté comme un « superpouvoir », l’autisme (forcément de type Asperger) associé au « génie ». Certains films et des séries alimentent ces représentations erronées de troubles invalidants. Des livres de médecins très connus aussi…

Sorti en janvier 2026, il reste en juillet le 5e livre le plus vendu dans la catégorie Psychiatrie sur Amazon.

Or la qualité des contenus qui alimentent ces identifications est très inégale : les analyses de contenus TikTok sur le TDAH ou l’autisme relèvent une proportion très importante d’informations trompeuses ou non fondées, voire dangereuses (Karasavva et al., 2025 ; Aragon-Guevara et al., 2025, cités par Neumann et al., 2026).

Le tableau n’est pas unilatéralement négatif, je le rappelle toujours : l’autodiagnostic peut initier une démarche de soin. Environ la moitié des personnes concernées finit par consulter (Rutter et al., 2023 ; Sump et al., 2025, cités par Neumann et al., 2026) et l’étiquette peut offrir sens, cohérence et accès à une communauté. Mais les risques cliniques sont tangibles : fixation identitaire réduisant la flexibilité du concept de soi, dissonance et invalidation vécues lorsque l’évaluation professionnelle ne confirme pas le diagnostic espéré, tension dans l’alliance thérapeutique, et détournement de l’attention clinique vers la négociation d’étiquettes plutôt que vers la souffrance fonctionnelle réelle (Neumann et al., 2026).

Désinformation et infodémie

À l’échelle collective, les mèmes sont des vecteurs redoutables de désinformation sanitaire. La revue de Carmona Pestaña et al. (2025) leur reconnaît un rôle paradoxal : capables de simplifier des messages complexes et de nourrir un humour adaptatif en temps de crise, ils sont aussi éminemment susceptibles de distorsion.

Les mèmes complotistes exploitent l’ambiguïté ironique. En subvertissant leur propre sens de surface, ils deviennent difficiles à identifier et à réfuter (Buts, 2020). Les motivations de leur partage débordent la simple croyance : signaler l’alarme à son endogroupe, ou satisfaire un « besoin de chaos », partager pour déstabiliser plutôt que pour convaincre (Farhart et al., 2023). Dans les chambres d’écho identitaires, les mèmes sont jugés à leur adéquation émotionnelle et idéologique plus qu’à leur exactitude (Díaz Ruiz & Nilsson, cités par Carmona Pestaña et al., 2025).

Le phénomène peut atteindre la relation de soin elle-même : dans un hôpital psychiatrique, la circulation de mèmes complotistes a nourri une mentalité « eux contre nous » érigeant les soignants en figures oppressives (Panchal & Jack, 2022, cités par Carmona Pestaña et al., 2025). Transposé à la santé mentale, ce répertoire couvre les pseudo-conseils thérapeutiques, les « tests » non validés viraux et la présentation de traits universels comme symptômes pathognomoniques.

Stigmatisation et publics vulnérables

Le format mème peut enfin servir la stigmatisation qu’il prétend parfois combattre. Les réponses non empathiques aux contenus de détresse relevées dans la littérature incluent la minimisation, la moquerie, le blâme, voire l’encouragement à l’automutilation (Nasier et al., 2021, cités par Occa et al., 2025), et l’humour de dénigrement visant des groupes reste un registre mémétique courant. Les adolescents apparaissent particulièrement exposés : chez 452 adolescents (âge moyen de 15 ans), l’exposition aux mèmes liés au poids était associée à une insatisfaction corporelle accrue (Lessard & Puhl, 2021, cités par Occa et al., 2025), alors même que cette tranche d’âge, grande consommatrice de mèmes, demeure très sous-étudiée (Akıl et al., 2022 ; Occa et al., 2025).

Il faut cependant rendre justice aux données sur le point le plus sensible : la crainte d’une exposition massivement délétère à des contenus graphiques incitatifs n’est, à ce jour, pas corroborée. L’analyse thématique d’images taguées automutilation n’a pas mis en évidence d’encouragement de ces comportements chez autrui, les représentations explicites apparaissant dans des publications personnelles et non dans les mèmes (Shanahan et al., 2019). Seuls environ 2 % de quelque trois millions de publications de divulgation de difficultés psychiques sur Instagram comportaient des images explicitement graphiques, lesquelles n’étaient pas des mèmes (Manikonda & De Choudhury, 2017) et l’examen des mèmes les plus populaires des forums Reddit dédiés à l’anxiété et à la dépression n’a révélé aucun encouragement à des comportements néfastes (Akram et al., 2020). C’est sur cette base qu’Akram & Drabble (2022) jugent prématurées les qualifications de « contagion sociale » sans pour autant clore la question, notamment pour les mineurs.

Se substituer à l’aide ?

Reste la crainte, régulièrement formulée, que l’interaction avec les mèmes se substitue à la recherche de soutien social ou de soins (Brown, 2019 ; Dubicka & Theodosiou, 2020, discutés par Akram & Drabble, 2022). Aucune étude ne l’a démontré, mais le contexte rend l’hypothèse digne d’attention. La recherche sur la demande d’aide montre que, contrairement à la plupart des maladies, plus la symptomatologie dépressive s’aggrave, moins les personnes tendent à chercher de l’aide, professionnelle comme informelle, en partie du fait des caractéristiques mêmes de la dépression : biais cognitifs négatifs, anhédonie, réactance aux messages persuasifs pouvant aller jusqu’à l’effet boomerang (Siegel et al. ; Lienemann et al., 2013, dans Yzer & Siegel, 2025).

Dans ce paysage, un soulagement symptomatique à très bas coût, disponible à toute heure et sans exposition de soi, peut fonctionner comme gestion au long cours d’une souffrance qui relèverait d’un accompagnement, non parce que les mèmes créent les barrières à l’aide, mais parce qu’ils peuvent s’y ajouter confortablement. À l’inverse, et c’est la voie constructive, le mème peut servir de porte d’entrée conversationnelle vers l’aide, précisément parce qu’il contourne les barrières de la divulgation directe.

Ce que la littérature ne dit pas (encore) : soyons lucides

Toute synthèse honnête doit souligner le caractère récent du champ et ses limites :

  • les échantillons expérimentaux sont souvent petits (21 participants pour l’oculométrie, 32 pour l’EEG), majoritairement féminins, étudiants et occidentaux
  • les designs sont presque exclusivement transversaux ou à exposition unique
  • les groupes « cliniques » sont définis par questionnaires et non par diagnostic
  • et les mesures portent sur des perceptions et intentions plus que sur des comportements (Akram et al., 2020, 2021a, 2021b ; Akıl et al., 2022).

La question de la causalité reste largement ouverte : les personnes en détresse sélectionnent les contenus qui leur ressemblent (biais attentionnel, relatabilité) et ces contenus, en retour, modulent leur état : une boucle que seules des études longitudinales, encore inexistantes, pourront démêler, dans un contexte où l’exposition réelle est orchestrée par des algorithmes que la recherche n’observe qu’indirectement (Akıl et al., 2022 ; Dubicka & Theodosiou, 2020).

Ce que l’on peut affirmer avec une confiance raisonnable tient en une phrase : il n’existe pas d’effet uniforme des mèmes de santé mentale, mais des effets conditionnels, modérés au minimum par la tonalité du contenu (humoristique versus négatif), le statut symptomatique et les capacités de régulation émotionnelle du récepteur, la gravité perçue du sujet, l’écosystème de plateforme, et la culture, la perception de l’humour variant sensiblement d’un contexte culturel à l’autre (Lu, 2023 ; Hofstede, cités par Hu et al., 2026).

Le débat public a, dans les deux sens, encore une fois, régulièrement excédé les preuves.

Pour finir

Les mèmes sur la santé mentale sont de tout petits objets investis de très grandes fonctions : régulation émotionnelle, langage de l’indicible, ciment communautaire, outil de communication sanitaire, mais aussi amplificateur d’humeur négative, machine à ruminer, pourvoyeur d’étiquettes identitaires et vecteur de désinformation. La littérature disponible interdit la facilité : ni panique morale qui voit dans chaque mème dépressif une incitation au pire (les données sur les contenus graphiques et incitatifs sont, à ce jour, rassurantes), ni angélisme qui n’y verrait qu’une saine catharsis générationnelle (l’effet dépressogène des mèmes négatifs est mesurable, et les dynamiques d’auto-diagnostic transforment déjà la clinique).

La bonne question n’est donc pas « les mèmes de santé mentale sont-ils bons ou mauvais ? », mais « pour qui, dans quel état, quelle tonalité, à quelle dose, dans quel écosystème ? »

Un mème d’humour noir partagé entre pairs qui se reconnaissent peut être un acte de régulation et de lien. Le même flux, algorithmiquement concentré sur une personne isolée et avec une mauvaise régulation émotionnelle, peut devenir un facteur d’entretien de la souffrance. La responsabilité de faire pencher la balance est distribuée (utilisateurs, créateurs, plateformes, cliniciens, institutions, chercheurs) et commence par une lucidité simple : ce que nous faisons défiler nous traverse, et ce que nous partageons parle aussi de nous. S’il est normal de ne pas aller bien, il est aussi normal d’aller bien : et un fil d’actualité devrait pouvoir accompagner les deux.

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