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C’est Halloween : déguise-toi en malade mental !

Chaque année, des « costumes psy » reviennent pour Halloween. Combinaison, camisole, seringue, masque ensanglanté. Beaucoup y voient un déguisement parmi d'autres. Une expérience britannique a mesuré l'effet de ce type d'image : quelques secondes d'exposition suffisent à renforcer les préjugés envers les personnes vivant avec une schizophrénie.
Mickael Worms-Ehrminger
Mickael Worms-EhrmingerPublié le 31 octobre 2026 · 34 min de lecture

Ce costume ne sort pas de nulle part. Il reprend un répertoire que le cinéma d’horreur construit depuis plus d’un siècle : le tueur, l’asile, la possession. Ici, j’essaie de rassembler quelques éléments de ce que la recherche suggère de ces représentations : des analyses de contenu décrivent ce que montrent les films ; des études d’effet mesurent ce que ces images changent chez le public. Ces dernières sont plus rares, et mais c’est par l’une d’elles que commence cette histoire.

Un costume retiré des rayons

En octobre 2013, deux chaînes de supermarchés britanniques mettent en vente des costumes d’Halloween. Chez Asda, le costume « Mental Patient » comprend une chemise déchirée et tachée de sang, un hachoir en plastique et un masque gore. Chez Tesco, le costume « Psycho Ward » se compose d’une combinaison orange portant ces deux mots (qu’on pourrait traduire par asile de fous) sur la poitrine et dans le dos, d’une grande seringue et d’un dispositif de contention de la mâchoire. Ils suggèrent de « compléter le look » avec une machette en plastique.

Tollé dans les associations : les médias reprennent l’affaire. Les deux enseignes s’excusent et retirent les produits. Mais, un porte-parole du Premier ministre défend les costumes : Halloween est l’occasion de s’amuser, et les magasins ont le droit de répondre à la demande des consommateurs. Business is business.

Le contexte compte. À partir de 2007, la campagne Time to Change en Angleterre prétend lutter contre la stigmatisation des troubles psychiques (elle a été arrêtée depuis). En 2017, des membres de la famille royale lancent Heads Together avec le même objectif. Les évaluations de Time to Change sont contrastées : les connaissances et les attitudes déclarées ont un peu progressé (mais l’évolution ne peut pas être attribuée à la campagne), les comportements rapportés beaucoup moins.

C’est la question que se posent Bowman & West. Des représentations banales, apparemment anodines, peuvent-elles défaire une partie de ce que les campagnes construisent ? Dans une étude de 2009, ils notent que des costumes du même type restaient en réalité en vente en ligne en 2017, malgré le retrait de 2013.

Une remarque, qui relève de l’interprétation et non de l’étude. La combinaison orange, la muselière et le hachoir mêlent trois registres : la prison, le soin sous contrainte et la violence. Le costume ne représente pas directement une personne malade, mais il représente une menace qu’il faudrait enfermer.

Quelques secondes devant une photo

Leur expérience est plutôt simple. Cent adultes y participent, 62 hommes et 38 femmes, entre 18 et 60 ans, 24 ans en moyenne. Ils sont recrutés sur des forums et des réseaux sociaux. On leur présente l’étude comme une enquête de consommation sur des costumes d’Halloween.

Chaque participant voit trois costumes. Les deux premiers sont les mêmes pour tous : une sorcière et un vampire. Le troisième change selon le groupe, tiré au sort. La moitié des participants voit le costume « Psycho Ward » de Tesco. L’autre moitié voit un costume de citrouille. Tous notent les costumes : intéressant, créatif, original, le porteriez-vous ? Ces notes ne sont pas analysées, elles servent seulement à rendre crédible le prétexte.

Viennent ensuite deux questionnaires. Le premier mesure le degré de préjugé envers les personnes vivant avec une schizophrénie, d’après un questionnaire adapté de Corrigan qui porte sur la peur, le sentiment de danger et l’envie d’éviter. Le second mesure les intentions de comportement : parler à la personne, l’éviter, la tenir à distance, s’opposer à elle, passer du temps avec elle.

Les résultats

Sur une échelle de 1 à 7, le score de préjugé atteint 3,3 dans le groupe « Psycho Ward », contre 2,2 dans le groupe « citrouille ». Les intentions de comportement négatives passent de 2,4 à 3. Les deux écarts sont statistiquement significatifs, et la taille d’effet sur les préjugés est importante pour une expérience aussi brève : le type de costume expliquerait donc environ 20 % des différences de score.

Les chercheurs poussent un peu les analyses : le costume n’agit pas directement sur les intentions de comportement. Il agit sur le préjugé, qui agit à son tour sur les intentions. Le préjugé expliquerait donc près de 90 % de l’effet total du costume sur les comportements envisagés.

Aucun participant n’a deviné le vrai sujet de l’étude : l’effet passe sans même que les personnes ne s’en rendent compte. D’autres travaux ont montré qu’une attitude activée de cette manière peut persister deux semaines. Ils en déduisent que ce type de représentation devrait avoir un effet cumulé sur les attitudes du public. C’est une hypothèse raisonnable, mais leur étude ne la teste pas.

Ce que l’étude ne montre pas

Les limites sont réelles, et les auteurs les signalent en partie.

  • L’échantillon est petit et relativement jeune.
  • Le préjugé est mesuré par des questions directes. Les participants peuvent minimiser leurs réponses pour donner une bonne image d’eux-mêmes. Les scores du groupe témoin restent d’ailleurs sous le milieu de l’échelle.
  • L’étude mesure des intentions, pas des comportements réels.
  • Elle mesure l’effet juste après l’exposition, pas sa durée.

Bien entendu, il s’agit d’une seule étude : elle ne suffit pas à affirmer que les costumes d’Halloween aggravent durablement la stigmatisation. Elle montre en revanche qu’une image brève, commerciale, sans récit ni émotion forte, peut déplacer les attitudes dans un sens défavorable. Les auteurs soulignent un point : les 16-24 ans, cœur de cible d’Halloween, étaient au Royaume-Uni le groupe d’âge aux attitudes les plus négatives envers les troubles psychiques (rapport de 2005, donc d’un temps naguère).

Pourquoi la schizophrénie

Le choix de la schizophrénie n’est pas un hasard. Les études de population citées par Bowman et West montrent que les préjugés envers les personnes qui vivent avec une schizophrénie dépassent ceux qui visent la plupart des autres troubles. Trois croyances les alimentent : ces personnes seraient dangereuses, imprévisibles, et le trouble se soignerait mal.

Corrigan et al. décrivent la mécanique en trois temps. Des stéréotypes, d’abord : la personne serait dangereuse, ou responsable de son trouble. Un préjugé, ensuite, chez ceux qui adhèrent à ces stéréotypes : peur, colère, rejet. Des comportements, enfin : contrainte, mise à l’écart, hostilité, évitement. L’expérience du costume reproduit ce schéma à petite échelle : l’image active le stéréotype du danger, le préjugé augmente, l’envie de mettre à distance suit.

Plus de connaissances, pas plus d’acceptation

Un résultat revient dans plusieurs travaux. Une synthèse de Schomerus et al. porte sur vingt ans d’enquêtes dans neuf pays à hauts revenus. Les connaissances du public sur les troubles psychiques ont progressé. L’acceptation sociale des personnes concernées, non. Pour la schizophrénie, la stigmatisation a parfois augmenté. J’en parlais dans cet article sur la littératie en santé.

L’enquête nationale australienne de 2025, analysée Ross et al., signale aussi une hausse récente de la stigmatisation dans ce pays. Les auteurs tenter d’expliquer pourquoi les médias pèsent davantage sur les troubles dits complexes, comme la schizophrénie ou le trouble bipolaire : le public a moins souvent l’occasion de côtoyer des personnes concernées, et se forme donc une idée à partir d’autres sources, en premier lieu les médias.

Corriger après coup ne suffit pas

Une intuition courante voudrait qu’il suffise de compléter une image stigmatisante par une information exacte. Les données ne vont pas dans ce sens. Bowman et West citent plusieurs expériences. On y montrait un film ou un article stigmatisant, suivi d’un message correctif. Le message n’a pas annulé l’effet négatif sur les attitudes.

Une étude plus récente sur le film Joker aboutit au même constat. J’y reviens plus loin. Ce point a une conséquence pratique pour les communicants : une mise au point publiée après coup a peu de chances de réparer ce qu’une image a produit. On le voit tous les jours avec l’(in)efficacité du debunking.

Un imaginaire fabriqué par le cinéma

Le costume de Tesco n’invente rien. Il reprend des images que le cinéma installe depuis ses débuts. La psychiatrie et le cinéma naissent presque en même temps, au tournant du XXe siècle. Selon Goodwin, le premier film à mettre en scène la psychiatrie est Dr. Dippy’s Sanitarium, en 1905. En 1909, D. W. Griffith réalise The Maniac Cook, qui introduit la figure du « malade mental dérangé ».

Les fondations

Trois films posent ensuite les bases, selon Hatters Friedman et al.

  • Le Cabinet du docteur Caligari (1920) fait de l’asile le centre d’événements particulièrement glauques. Le directeur de l’établissement manipule un meurtrier. Le narrateur, lui-même interné, partage des idées délirantes. Les angles obliques et les ombres du décor fabriquent un lieu menaçant.
  • Dans Dracula (1931), Renfield est un patient d’asile devenu l’esclave du vampire. Le film explique que les puissances du mal dominent les « esprits faibles » (pour l’anecdote : en espagnol, une eau faiblement minéralisée se dit agua de mineralización débil ; ne vous sentez donc pas insulté quand vous irez acheter de quoi vous désaltérer avant la plage à Barcelone). Les auteurs y voient l’association durable entre troubles psychiques, meurtre et forces obscures.
  • Le Testament du docteur Mabuse (1933) présente à la fois un patient dangereux et un directeur d’asile malveillant, qui veut reproduire ses crimes.

Les décennies suivantes prolongent ces figures. Dans Shock Corridor (1963), la folie se transmet presque par contagion au contact des patients. Le film Schizo (1976) s’ouvre sur une définition de la schizophrénie comme « personnalité multiple » associée à des comportements violents. Cette définition est fausse, mais Goodwin note qu’elle reste largement partagée.

Le tueur au premier plan

Psychose (1960) installe un modèle : Norman Bates réunit dissociation, « folie meurtrière » et travestissement. Friedman et al. notent que le même trio revient vingt ans plus tard dans Pulsions (1980). On peut y lire un double amalgame, entre trouble psychique et violence, et entre identité de genre et pathologie. Dans Halloween (1978), Michael Myers s’évade d’un hôpital psychiatrique pénitentiaire. Le psychiatre devient celui qui traque.

Schneider a proposé trois figures de soignants au cinéma : le docteur farfelu mais inoffensif, le docteur merveilleux et le docteur maléfique. Le cinéma d’horreur privilégie la troisième.

Goodwin insiste sur un point : les zombies ou les loups-garous connaissent des modes qui vont et viennent. La « folie » reste au contraire une valeur sûre. Les remakes et les reboots, comme Halloween en 2007 ou Meurtres à la Saint-Valentin en 2009, recyclent les mêmes personnages, devenus des marques. Le public y trouve un plaisir de familiarité. Les stéréotypes, eux, se transmettent d’une génération à l’autre sans être revus.

La double personnalité et le miroir brisé

En 2014, Goodwin publie une analyse de 55 films d’horreur sortis entre 2000 et 2012. La plupart sont américains, quelques-uns viennent de Corée du Sud, de France, d’Espagne, de Chine ou du Royaume-Uni. Il les a repérés par mots-clés sur la base IMDb et sur des forums spécialisés, puis visionnés avec une grille de stéréotypes tirée de la littérature, complétée en cours de route : 33 films sur 55 mettent en scène un personnage important présenté comme psychotique.

Rappelons de quoi il s’agit. Un trouble psychotique désigne une altération importante du rapport à la réalité, qui peut se manifester par des idées délirantes, des hallucinations, un discours ou un comportement désorganisés. La schizophrénie est, selon la définition de l’Organisation mondiale de la santé, un trouble qui perturbe profondément la pensée, la perception, le langage et le sens de soi. Le trouble dissociatif de l’identité est autre chose : la présence d’au moins deux identités distinctes, avec des pertes de mémoire. Les deux sont régulièrement confondus.

Ce que montrent les filmsFilms concernés (sur 33)
Le personnage psychotique est un tueur26 (79 %)
Il est présenté comme pitoyable ou pathétique24 (73 %)
La psychose est confondue, directement ou non, avec une « double personnalité »23 (70 %)
Un miroir ou une vitre, souvent brisés, signalent sa « fragilité »22 (67 %)
Le trouble s’explique par un traumatisme unique13 (39 %)
La « folie » se révèle surnaturelle : le personnage disait vrai6 (18 %)
Une mère ou un père est présenté comme la cause du trouble4 (12 %)

Le meurtrier domine. Près de quatre films sur cinq font du personnage psychotique un tueur. Goodwin affirme que les personnes vivant avec un trouble psychique ne commettent pas davantage de violences que le reste de la population. Ses sources sur ce point sont fragiles, et la question demande plus de nuance qu’on n’en use aujourd’hui : j’y reviens plus loin. Il note aussi que la psychose est souvent confondue avec la psychopathie. Cette confusion n’excuse pas, selon lui, la désinformation produite.

La confusion avec la « double personnalité » persiste. Elle est rarement explicite, mais fréquente : le rebondissement final révèle que le bourreau du héros était le héros lui-même, sous une autre forme. Goodwin y voit une manière indirecte d’assimiler psychose et trouble dissociatif de l’identité. C’est inexact, et délétère pour les personnes qui vivent avec une schizophrénie.

Le miroir brisé fabrique l’altérité. Un personnage se regarde dans une glace fêlée. L’image est incomplète, fragmentée. Goodwin y lit une manière de marquer le personnage comme « autre », proche du monstre, plutôt que comme quelqu’un auquel s’identifier.

Les causes sont simplifiées. Un traumatisme unique, ou un parent fautif. La figure du parent qui rendrait son enfant schizophrène est un mythe ancien, né de travaux sans base empirique solide.

Goodwin précise sa règle de codage. Si un film entretient une idée fausse pendant presque toute sa durée, il la compte, même si la fin la corrige. Il s’appuie sur un résultat de la littérature : une fois installée, une vision stigmatisante se défait difficilement.

L’asile, décor de la peur

Le second volet de l’analyse de Goodwin porte sur les lieux de soin. 45 films du corpus se déroulent, au moins en partie, dans un établissement de santé mentale : unité fermée, service de psychiatrie, foyer. Le tableau qui en ressort est homogène.

Ce que montrent les filmsFilms concernés (sur 45)
Contention ou camisole29 (64 %)
Bâtiment sale ou délabré26 (58 %)
Éclairage qui grésille ou clignote26 (58 %)
Lieu hanté ou surnaturel24 (53 %)
Danger venant du personnel23 (51 %)
Chambre d’isolement18 (40 %)
Soignant malveillant17 (38 %)
Électroconvulsivothérapie13 (29 %)
Soignant bienveillant1 (2 %)

Sur les 26 films qui montrent un bâtiment délabré, 19 se déroulent dans un hôpital abandonné. Le décor de référence reste l’asile victorien, que le public continue d’associer à la psychiatrie. Goodwin cite un chercheur qui prédisait, en 2007, que ces clichés paraîtraient bientôt ridicules et datés. Ils sont toujours là.

Le soin comme menace

Les gestes du soin deviennent des instruments de peur. Goodwin rappelle que la contention et l’isolement existent encore, mais que leur usage évolue, avec des formations à des techniques plus sûres et des espaces d’apaisement conçus comme alternatives. Le cinéma d’horreur n’en montre rien.

L’électroconvulsivothérapie concentre le malentendu. Friedman et al. citent trois films. Dans From Beyond (1986), un jeune psychiatre est « condamné » à des séances pour faute professionnelle. Dans Chucky, la poupée de sang (1988), la poupée tue le psychiatre de l’enfant par électrochoc. Dans La Maison de l’horreur (1999), une femme meurt attachée à la table. Le traitement devient punition ou arme.

C’est l’inverse de sa place réelle. Friedman et al. Rappellent qu’il s’agit d’un traitement efficace, notamment pour les dépressions très sévères. Goodwin mentionne ses effets indésirables, comme des troubles transitoires de la mémoire. La « psychochirurgie », notamment la lobotomie, est présente dans 11 films.

Les soignants

Un soignant malveillant apparaît dans 17 films sur 45. Un soignant bienveillant, dans un seul. Goodwin note que des travaux décrivent, hors du genre, des représentations d’infirmières plus fines et plus justes. Le cinéma d’horreur ne suit pas ce mouvement.

Ces images ont un coût que Goodwin souligne : des personnes renoncent à consulter à cause de la perception qu’elles ont de la psychiatrie. Quand l’hôpital est un lieu de torture et le psychiatre un bourreau, demander de l’aide devient plus difficile. Le lien direct entre ces films et le renoncement aux soins n’est pas démontré par son étude, mais il est plausible, et cohérent avec d’autres travaux dont je reparlerai.

La possession, ou la détresse psychique rebaptisée

Un sous-genre mérite une attention particulière : le film de possession. Il ne montre pas des personnes présentées comme malades. Il montre des personnes envahies par une force extérieure. Les signes qui trahissent cette invasion ressemblent pourtant beaucoup à des signes psychiatriques.

Le modèle de L’Exorciste

Friedman et al. résument le film de 1973. Après avoir joué avec une planche de Ouija, la jeune Regan change de comportement. Sa mère s’inquiète. Un médecin diagnostique un trouble de l’attention avec hyperactivité (déjà à l’époque) et prescrit un traitement, sans effet. Les examens médicaux ne trouvent rien. Viennent ensuite les convulsions, l’agitation, la violence. Seul l’exorcisme en vient à bout.

Le récit est construit ainsi : la médecine échoue, le surnaturel explique. Les auteurs relèvent que les tableaux de ce type pourraient évoquer, en clinique, des troubles très variés, psychotiques, dissociatifs ou neurologiques. Ils concluent que L’Exorciste, comme Conjuring quarante ans plus tard, propose une explication surnaturelle à des symptômes que la psychiatrie ne saurait pas traiter.

43 films, 68 personnages possédés

Poisa & Goodwin ont analysé 43 films de possession produits en Europe et en Amérique du Nord entre 2010 et 2023. Ils ont retenu des films vus par un large public, avec au moins 50 000 votes sur IMDb. Le sous-genre est en essor : une recherche par mot-clé sur IMDb donne 78 films d’horreur américains liés à l’exorcisme entre 1973 et 2010, et 132 entre 2010 et 2023.

Les 68 personnages possédés présentent des signes que les auteurs ont codés comme des symptômes psychiatriques : hallucinations visuelles et auditives (23 cas chacune), comportements incohérents (19), dissociation (16), impulsivité (14). Au total, 33 signes différents.

Le résultat central porte sur le soin : seuls 12 personnages sur 68 bénéficient d’une aide psychologique ; une autre le souhaiterait, mais sa demande est refusée. 8 reçoivent un diagnostic : dépression, anxiété, schizophrénie ou « psychose » post-traumatique. Dans tous les cas, l’état du personnage se dégrade après le diagnostic, et l’explication surnaturelle finit par remplacer l’explication clinique.

Goodwin avait déjà repéré ce ressort dans les films des années 2000. Dans 6 films sur 33, le personnage présenté comme psychotique « disait vrai » : il était possédé ou voyait réellement l’avenir. Il cite Gothika (2003) et The Devil Inside (2012). Une lecture féministe voit dans Gothika une héroïne lucide face à un monde qui l’opprime. Goodwin répond que ces récits renvoient une souffrance réelle au domaine du surnaturel, et rejoignent une idée très ancienne : la folie comme punition venue d’en haut.

Qui est possédé, qui sauve

Le profil des personnages est très typé.

  • 50 femmes, 17 hommes, aucun autre genre.
  • La moitié a entre 13 et 21 ans.
  • Trois sur quatre sont blancs.
  • Quand le contexte religieux est précisé, il est surtout catholique.
  • Les exorcismes, présents dans 23 films, sont menés par des hommes dans 17 cas.
  • 4 films sur 43 sont réalisés par des femmes.

Les auteurs, s’appuyant sur des travaux en études de genre, décrivent un schéma récurrent : une jeune femme blanche à « libérer », un homme plus âgé, souvent religieux, qui rétablit l’ordre. Le corps de la possédée est montré à la fois comme victime et comme menace. Ils soulignent que l’histoire de la possession a nourri la construction de la mélancolie et de l’hystérie, catégories longtemps associées aux femmes.

Le principal problème, selon eux, tient à la confusion entre détresse psychique et intervention surnaturelle. Ils citent des travaux menés dans d’autres contextes culturels : quand des changements de comportement sont attribués à une cause surnaturelle, les personnes se tournent vers une aide religieuse plutôt que clinique, et l’accès aux soins est retardé. Leur étude ne mesure pas cet effet chez les spectateurs, mais elle montre que le récit dominant du sous-genre le rend vraisemblable.

Comment le film fabrique la peur

Les analyses de contenu disent ce que montrent les films. La première partie de l’article de Goodwin propose une explication de la façon dont ils le montrent. Elle s’appuie sur la théorie du cinéma. C’est un raisonnement, pas une démonstration empirique, mais il éclaire un mécanisme.

Une grammaire apprise tôt

Tout film repose sur une mise en scène : lumière, cadrage, décors, costumes, montage, musique. Le cinéma d’horreur l’emploie pour produire la peur. Éclairage contrasté, plans heurtés, notes longues et graves pour installer la tension, rythmes rapides pour la faire monter. Le genre compte sur la familiarité du public avec ses codes : la vieille maison, l’hôpital abandonné, le tueur caché dans le placard, celui qui revient toujours.

Goodwin parle de « grammaire cinématographique ». On l’apprend très jeune, et elle agit en partie sans même qu’on n’ait besoin d’y penser. Les symboles court-circuitent tout raisonnement et touchent directement les émotions. Quand cette grammaire associe un trouble psychique à la peur, l’association s’installe de la même manière.

Du côté de la victime

Un procédé joue un rôle particulier : le plan subjectif du tueur. La caméra adopte son regard, souvent tremblante, à demi cachée derrière un objet. Ce point de vue est tellement dérangeant qu’il pousse le spectateur hors de toute identification avec lui, et à se placer du côté de la victime et partage ses émotions.

Si le spectateur s’identifie aux victimes d’un personnage présenté comme psychotique, ou à celles qui sont « prisonnières » d’un hôpital psychiatrique, il apprend à voir ces personnes et ces lieux comme une source de danger. Le film produit un « eux » et un « nous ». C’est précisément la définition de la stigmatisation qu’il reprend : une marque de discrédit qui met une personne à part des autres.

Pourquoi c’est si efficace

Goodwin rappelle aussi que, pour beaucoup de personnes, les médias sont une source majeure d’information sur les troubles psychiques. Pour quelqu’un qui n’a jamais côtoyé une personne vivant avec une schizophrénie, le personnage de film tient lieu d’expérience, presque de preuve. Ross et al. font le même constat pour les troubles moins fréquents : moins de contact direct, plus de place pour les images médiatiques.

On peut retenir une idée utile pour la communication en santé mentale. Le problème ne tient pas seulement au contenu d’un film, à ce qu’il dit des troubles. Il tient aussi à sa forme : la place assignée au spectateur, et le personnage auquel on l’invite à s’identifier.

Au-delà du genre : le cinéma grand public et l’actualité

On pourrait s’arrêter ici et considérer tout ça comme un problème propre au cinéma d’horreur. Ce n’est pas tout à fait exact : les mêmes associations traversent le cinéma grand public et l’information.

Les 100 films les plus vus

L’Annenberg Inclusion Initiative (université de Californie du Sud) analyse depuis 2019 les 100 films ayant réalisé les meilleures recettes aux États-Unis certaines années. Son rapport d’octobre 2025 couvre 400 films sortis en 2016, 2019, 2022 et 2024. Ses constats pour 2024 :

  • 1,7 % des 4 425 personnages parlants présentent un trouble psychique. L’équipe compare ce chiffre aux 23,4 % (estimés avec toutes les limites dont on a déjà parlé, par exemple ici, ici ou encore ici) de la population américaine concernée selon l’enquête nationale de 2024. La proportion n’a pas bougé depuis 2016.
  • 53 % de ces personnages commettent des violences. Le chiffre était de 46 % en 2016, de 63 % en 2019 et de 72 % en 2022 : on voit à quel point la « déstigmatisation » est une illusion et un vœu pieux…
  • 61 % sont eux-mêmes visés par des violences, et 28 % meurent avant la fin du film.
  • Un tiers sont dénigrés à cause de leur trouble et un peu plus de la moitié sont insultés au cours du film.
  • 31 % suivent une thérapie, 12 % prennent un traitement médicamenteux.

Les mots employés pour désigner ces personnages incluent « crazy », « psycho », « freak », « nuts » ou « lunatic ». En gros, les équivalents anglais directs de « cinglé ». Les auteurs concluent que les films présentent les troubles psychiques comme s’ils ne se soignaient pas. Ils estiment que ce contexte peut déshumaniser les personnes concernées et renforcer la stigmatisation.

Joker, une expérience en salle

Un film a fait l’objet de mesures directes. Joker (2019) associe explicitement trouble psychique et violence. Il a dépassé le milliard de dollars de recettes. Scarf et al. ont réparti au hasard 164 adultes entre une séance de Joker et une séance de Terminator : Dark Fate. Les préjugés envers les personnes vivant avec un trouble psychique ont été mesurés avant et après le film. Ils ont augmenté chez les spectateurs de Joker, en tenant compte de l’âge, du sexe et des antécédents de troubles psychiques.

Une seconde étude de la même équipe (2022) a tenté de corriger l’effet. Juste après le film, des messages éducatifs affichés à l’écran contredisaient l’idée que les personnes concernées sont violentes. Les auteurs concluent que l’effet négatif du film se confirme, et qu’il ne s’atténue pas avec ce debunking, dont on voit ici aussi encore une fois l’efficacité toute relative. On retrouve le constat des expériences plus anciennes citées par Bowman & West.

L’actualité

Les faits divers jouent un rôle comparable. En novembre 2024, une enquête représentative a interrogé 6 032 adultes australiens : 68 % se souvenaient d’avoir vu, dans l’année, une information où une personne ayant un problème de santé mentale faisait du mal à quelqu’un. 34 % seulement se souvenaient d’une information positive. Parmi les personnes exposées aux informations négatives, 69 % disaient en avoir été affectées négativement.

Les auteurs signalent un contexte particulier. En avril 2024, une attaque très médiatisée avait eu lieu dans un centre commercial de Sydney. Elle a sans doute gonflé l’exposition à ce type d’information pendant la période étudiée. Ils notent aussi un résultat utile : les réseaux sociaux sont le seul canal où les personnes se souviennent de davantage d’histoires positives que négatives. C’est le cas sur Instagram, YouTube et TikTok. Assez contre-intuitif.

Tous les troubles ne sont pas traités de la même façon

Une synthèse publiée de Mittmann et al. (2024) apporte un contrepoint. La dépression et l’anxiété sont dépeintes de façon plus neutre, voire positive, notamment sur les réseaux sociaux. Elles sont rarement associées à la criminalité. Une étude allemande citée dans cette revue trouve qu’une forte consommation de films et de télévision va de pair avec une moins bonne connaissance de la schizophrénie, mais pas de la dépression. La hiérarchie est assez nette : les troubles les plus fréquents gagnent en visibilité et en sympathie. Les troubles psychotiques restent associés à la menace.

Ce que ces images produisent

Les représentations ne restent pas à l’écran. Plusieurs travaux décrivent ce qu’elles coûtent aux personnes concernées. Ces effets ne viennent pas tous des films, ni même des médias, mais les médias y contribuent, et c’est sur ce point que la communication peut agir.

Le décalage avec la réalité

La question de la violence demande de la précision, dans un sens comme dans l’autre. Une étude suédoise menée sur les registres nationaux de 1988 à 2000 a estimé que les personnes ayant reçu un diagnostic de trouble psychique sévère à l’hôpital, schizophrénie et autres psychoses, étaient à l’origine d’environ un crime violent sur vingt. Le risque individuel de condamnation pour violence y était plus élevé que dans le reste de la population. Mais la contribution de ces personnes à l’ensemble des violences restait faible. Les auteurs soulignent que la relation entre trouble et violence n’est pas une simple causalité : l’âge, les antécédents judiciaires et surtout l’usage de substances et les ruptures de parcours de soins jouent un rôle. D’autres études plus récentes viennent étayer ce constat.

D’autres travaux rappellent que les personnes vivant avec un trouble psychique sévère sont aussi exposées, souvent davantage, au risque de subir des violences. Thornicroft plaide pour une approche de santé publique qui tienne compte des deux : on est très loin des 53 % de personnages violents du cinéma grand public, et des quatre films d’horreur sur cinq qui font du personnage psychotique un tueur.

D’ailleurs, on peut vite s’emmêler les pinceaux dans les statiques : si X% des homicides sont commis par un groupe de la population, ça n’est absolument pas équivalent à X% de ce groupe de population est criminelle… les deux échantillons ne peuvent pas être assimilés et ne sont pas représentatifs l’un de l’autre.

Le public, lui, croit de plus en plus au danger. Aux États-Unis, trois enquêtes nationales menées en 1996, 2006 et 2018 montrent une hausse de la dangerosité perçue, nette pour la schizophrénie. En 2018, plus de 60 % des personnes interrogées jugeaient dangereuse pour autrui une personne présentant les signes d’une schizophrénie. Le soutien aux traitements imposés a progressé dans le même temps. Pescosolido, qui dirige ces enquêtes, relie cette évolution au discours public qui suit les tueries de masse. On voit aussi une psychiatrisation très fréquente des crimes en France. Pensons à Trappes il y a à peine quelques jours. Les premiers discours parlaient de schizophrénie.

La discrimination au quotidien

En Angleterre, une enquête menée en 2014 (citée par Bowman & West) auprès de 902 personnes suivies en psychiatrie montre que 87 % ont subi au moins une forme de discrimination. Goodwin cite un sondage irlandais de 2012, rapporté par la presse : un tiers des personnes interrogées ne voudraient pas d’une amitié avec une personne ayant des difficultés psychiques, 62 % ne l’embaucheraient pas, et 42 % voient dans le fait de demander de l’aide un signe de faiblesse. La source est plus fragile, mais elle va dans le même sens.

Bowman & West résument les conséquences documentées par la littérature : baisse de l’estime de soi, retrait social, parcours scolaires plus courts, opportunités réduites, espérance de vie plus faible. Le lien entre ce dernier point et la stigmatisation passe par de nombreux facteurs, que leur article ne détaille pas.

L’autostigmatisation

Les personnes concernées voient les mêmes films et lisent les mêmes informations que le reste du public. Bowman & West rappellent que le préjugé est souvent intériorisé : les personnes finissent par partager l’image négative de leur propre trouble. Elles le gardent secret, et cela les éloigne des soins.

Un essai contrôlé allemand, cité par Ross et al., l’illustre. Des personnes vivant avec une dépression ont été exposées à une information négative liée à la dépression. Leur adhésion aux stéréotypes et leur humeur négative ont augmenté. Scarf, l’auteur des études sur Joker, évoque le même risque dans le communiqué de son université : un film peut renforcer l’autostigmatisation et retarder la demande d’aide, par crainte d’être jugé. C’est une hypothèse de l’auteur, que son étude ne mesure pas.

Le recours aux soins

Le dernier maillon est le plus inquiétant. Si l’hôpital psychiatrique est un lieu de torture, si le psychiatre est un bourreau, si la détresse est un démon, consulter devient moins évident. Gil Poisa & Goodwin rappellent que les troubles attribués à une cause surnaturelle conduisent souvent vers une aide religieuse plutôt que clinique. Goodwin & Behan ont publié en 2023 une revue systématique sur l’effet des contenus médiatiques sur la demande d’aide. Aucune des études présentées ici ne mesure directement le lien entre un film d’horreur et un renoncement aux soins. Ce lien reste une hypothèse plausible, cohérente avec l’ensemble des résultats.

L’horreur n’est pas le problème

Tout ce qui précède pourrait conduire à une conclusion rapide : le cinéma d’horreur serait nocif. Les travaux disponibles ne permettent pas de l’affirmer, et invitent à distinguer le genre de certains de ses raccourcis.

Le plaisir d’avoir peur

Aimer avoir peur n’a rien de pathologique. Une étude de 2020 a suivi des visiteurs d’une attraction d’horreur. Elle décrit une peur recherchée, vécue comme un jeu, dans un cadre que chacun sait sans danger réel. D’autres travaux de la même équipe décrivent les bénéfices que les amateurs tirent de ce « jeu avec la peur ».

Une étude qualitative de 2026 auprès de 28 étudiants va dans le même sens : les participants décrivent l’horreur comme une source d’adrénaline et de curiosité, plus agréable quand on la partage. La peur y est d’autant plus forte que les récits rejoignent des croyances locales. L’auteur affirme aussi que l’horreur désensibiliserait les jeunes à la violence, mais ses propres données ne portent pas sur ce point.

Un résultat contre-intuitif

Sacco et al. ont posé une question directe : les amateurs d’horreur psychologique, sous-genre qui met en scène des troubles présentés comme menaçants, stigmatisent-ils davantage les troubles psychiques ? Ils s’attendaient à un oui. Ils ont trouvé l’inverse. Une consommation plus importante d’horreur psychologique allait de pair avec moins de stigmatisation et de déshumanisation des troubles psychiques.

Le résultat doit être lu avec prudence. Il s’agit d’une corrélation, pas d’un effet démontré. Les amateurs du genre peuvent différer du reste du public pour d’autres raisons, mais il interdit de conclure que regarder des films d’horreur psy serait mécaniquement aussi à plus d’intolérance.

L’horreur comme outil

Friedman et al. rappellent que des psychiatres utilisent des films d’horreur pour enseigner. Un programme de formation s’appuie sur Halloween, Vendredi 13 ou Les Griffes de la nuit pour discuter de psychopathologie. Ces films ont même servi dans la psychothérapie d’un adolescent ayant vécu une perte, qui a pu exprimer à travers eux sa colère et son identification au personnage. Les auteurs ajoutent une réserve : ces films proposent une version cinématographique des troubles, qui ne suit pas les classifications et peut nourrir la stigmatisation.

Des représentations justes existent

Hors du genre, des œuvres montrent qu’une autre écriture est possible. La revue de Mittmann et al. cite une analyse de la série Empire, dont un personnage principal vit avec un trouble bipolaire, jugée nuancée et potentiellement bénéfique pour le public. Goodwin cite une critique selon laquelle Happiness Therapy (2012) présente des personnes concernées comme humaines et attachantes. Citons aussi la très bonne série canadienneEmpathie (2025) avec notamment, cocorico, Omar Sy.

Ce que la recherche met en cause, ce n’est donc pas la peur : c’est le raccourci qui fait d’un trouble psychique la source de la peur. Le personnage psychotique comme tueur, l’hôpital comme prison, la détresse comme possession. On peut faire peur sans ça. Beaucoup de films le font.

Ce qui peut changer

Les travaux réunis ici ne se contentent pas d’un constat. Ils proposent aussi des pistes, adressées à des acteurs différents. Bien entendu, elles n’ont pas toutes le même niveau de preuve.

Pour ceux qui écrivent et produisent

L’Annenberg Inclusion Initiative formule trois recommandations.

  1. Montrer davantage de personnages vivant avec un trouble psychique, à tous les niveaux du récit, du rôle principal au personnage secondaire. La visibilité n’est cependant pas une garantie de davantage d’acceptation…
  2. Soigner le contexte : relire les scénarios pour repérer le dénigrement, limiter la violence associée aux troubles, montrer la thérapie et les traitements. Sur ces points, on peut lire les travaux du Programme Papageno qui s’intéresse à la représentation du suicide, dans les médias et aussi la fiction.
  3. Travailler avec des experts, y compris des personnes concernées, dès l’écriture. Le rapport renvoie vers la Mental Health Storytelling Initiative, qui recense des organisations de conseil. Bien que là aussi, beaucoup de points d’attention doivent être gardés en tête.

Gil Poisa & Goodwin ajoutent un levier : la diversité des équipes. 4 films de possession sur 43 sont réalisés par des femmes. Ils citent des travaux montrant que la présence de femmes à la production va de pair avec des personnages féminins plus nuancés (quelle surprise, tiens !). Goodwin plaide pour un partenariat entre le secteur de la santé mentale, personnes concernées et familles comprises, et l’industrie du cinéma.

Pour ceux qui informent

Ross et al. insistent sur deux points. Les informations qui associent troubles psychiques et violence doivent suivre les recommandations de traitement médiatique responsable, comme celles du programme australien Mindframe ou du Programme Papageno en France, et les récits plus nuancés doivent être plus nombreux. Dans l’article de Ross et al., 80 % des personnes exposées à une information positive disaient en avoir été affectées positivement. Je parle de cette nécessité d’équilibre dans cet article du Monde.

La revue de Mittmann et al. cite une étude australienne dont les résultats sont préliminaires : des articles de presse racontant le parcours d’hommes ayant traversé des difficultés psychiques, avec des récits d’espoir et de rétablissement, ont été suivis d’une hausse des appels aux lignes d’écoute dans 4 cas sur 10. La même revue souligne le rôle des personnalités publiques qui parlent de leurs propres troubles. Ces points restent délicats et relativiser, et j’en parle dans mon livre.

Pour ceux qui communiquent

Plusieurs résultats intéressent directement les communicants en santé mentale.

  • La correction après coup ne suffit pas. Les expériences sur les films et sur Joker montrent qu’un message éducatif placé après une image stigmatisante n’en efface pas l’effet. Mieux vaut agir en amont, sur la production des images. Le prebunking peut être plus efficace que le debunking. Cela dit, il faut aussi sortir de l’illusion selon laquelle on pourrait changer l’avis de tous avec de simples méthodes ponctuelles et réactionnelles.
  • Le contact compte. Goodwin cite une étude selon laquelle un documentaire fidèle sur la schizophrénie a réduit la distance sociale et la perception de dangerosité chez les spectateurs. C’est un argument en faveur des récits incarnés plutôt que de l’information abstraite. Ce point est bien étayé : la rencontre est une des seules méthodes à être vraiment efficace. Mais beaucoup plus difficile à mettre en place à large échelle, avec là aussi, les problèmes de représentativité que cela peut poser.
  • Les réseaux sociaux offrent une prise. Dans l’enquête australienne, ce sont les seuls canaux où les récits positifs l’emportent dans les souvenirs du public. C’est qui peut paraitre étonnant.
  • La pression du public peut fonctionner. En 2013, Asda et Tesco ont retiré leurs costumes en quelques jours. Goodwin rappelle qu’une série télévisée américaine, Wonderfalls, a été retirée de l’antenne après deux épisodes à la suite de protestations d’associations.

Et pour Halloween alors ?

Rien de tout cela n’interdit de se déguiser ni de regarder un film d’horreur. Les monstres ne manquent pas, mais les personnes qui vivent avec un trouble psychique n’ont pas à en faire partie.

Les limites de ces travaux

Cet ensemble de recherches est cohérent, mais il a aussi des angles morts, qu’il faut garder en tête avant d’en tirer des conclusions.

Décrire n’est pas mesurer. La plupart des travaux présentés ici sont des analyses de contenu. Ils décrivent ce que montrent les films avec rigueur, mais ne mesurent pas l’effet sur le public. Les études d’effet sont peu nombreuses : l’expérience du costume, les deux études sur Joker, quelques expériences anciennes. Elles portent sur de petits échantillons et des effets mesurés juste après l’exposition.

Le codage reste subjectif. Goodwin a codé seul ses 55 films et reconnaît que certains se prêtent à plusieurs lectures. Gil Poisa & Goodwin ont travaillé à deux, avec une grille commune et une vérification croisée, sans éliminer toute part d’interprétation. Classer un personnage comme « psychotique » ou « possédé » suppose des choix.

Les corpus sont surtout occidentaux. Les films étudiés sont surtout américains et européens. Les enquêtes portent sur le Royaume-Uni, l’Irlande, les États-Unis, l’Australie. Ces travaux ne comportent pas de données françaises. Gil Poisa & Goodwin rappellent que la possession a des significations très différentes selon les cultures : c’est un point encore très souvent oublié et que la psychiatrie transculturelle essaie d’aborder. On peut écouter cet épisode du podcast Tracer la voix (que je coproduis), avec Jonathan Lachal.

Les données vieillissent. Les films analysés par Goodwin datent de 2000 à 2012. Le cinéma et les plateformes ont changé depuis. Le rapport Annenberg montre cependant peu d’évolution entre 2016 et 2024.

Les mesures sont déclaratives. Préjugés, intentions, souvenirs d’exposition et impact ressenti reposent sur ce que les personnes disent. Elles peuvent minimiser leurs préjugés ou surestimer leur exposition aux informations négatives.

Ces limites n’annulent pas le constat. Elles en fixent la portée : les films d’horreur reprennent des stéréotypes stigmatisants de façon fréquente et persistante, et des expositions brèves à ces stéréotypes déplacent les attitudes dans un sens défavorable. Leur effet cumulé sur la société et sur le recours aux soins reste à mesurer.

Bibliographie

Article en ligne : https://communication-santementale.fr/bouh-pour-halloween-deguise-toi-en-malade-mental/

© 2026 Mickael Worms-Ehrminger · Communiquer en santé mentale. Reproduction soumise à autorisation.

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