À l’échelle mondiale, les taux de suicide sont les plus élevés chez les 70 ans et plus, selon l’OMS. Pourtant, les quelques études de contenu comparant la presse aux statistiques officielles, menées dans plusieurs pays, montrent que les suicides des plus jeunes y sont sur-représentés et ceux des aînés sous-représentés. Ici, j’essaie de retracer ce décalage, ses mécanismes et ses coûts.
Un angle mort chiffré
En 2014, le premier rapport mondial de l’OMS sur la prévention du suicide posait un constat que l’on cite rarement : à l’échelle du globe, les taux de suicide sont les plus élevés chez les 70 ans et plus. Les femmes de plus de 70 ans ont plus de deux fois plus de risques de mourir par suicide que celles de 15 à 29 ans, et dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, jeunes adultes et femmes âgées ont des taux plus élevés que leurs homologues des pays riches. Dans les pays riches, les hommes de 50 ans et plus sont particulièrement exposés.
La France illustre ce paradoxe. Selon le quatrième rapport de l’Observatoire national du suicide, les 75 ans et plus présentaient en 2016 un taux de 33,3 décès pour 100 000 habitants, contre 15,4 chez les 25-54 ans et 18,1 chez les 55-74 ans. Le même rapport décrit un taux globalement faible chez les adolescents, tout en notant que les jeunes filles affichent le taux de tentatives le plus élevé, avec un pic vers 16 ans.
Pour 2022, le sixième rapport de l’Observatoire national du suicide donne un taux moyen de 13,4 pour 100 000, contre 85,9 pour 100 000 chez les hommes de 85 à 94 ans. Il juge le suicide des personnes âgées « assez peu couvert médiatiquement, voire “invisibilisé” », alors que celui des jeunes « frappe davantage l’opinion publique » : un constat qu’il rapporte en citant le sociologue Frédéric Balard (2024).
Il faut lire ces chiffres sans les opposer. Selon l’OMS, 727 000 personnes sont mortes par suicide en 2021, le suicide est la troisième cause de décès chez les 15-29 ans, et 56 % des suicides surviennent avant 50 ans. La détresse d’un groupe de jeunes est donc réelle et se voit surtout en nombre absolu, mais le taux rapporté à la population reflète mieux le risque auquel chaque personne est exposée, et c’est lui qui culmine aux grands âges.
L’OMS avance une explication : les personnes âgées auraient une intention suicidaire plus forte, utiliseraient des moyens plus létaux et survivraient moins souvent aux conséquences physiques d’une tentative. Autrement dit, chez elles, il y a moins de « seconde chance ».
Les mêmes écarts s’observent ailleurs. En Allemagne, selon l’Office fédéral de la statistique (2018, cité par Kessler et al., 2021), le taux des plus de 70 ans atteint jusqu’à 16 pour 100 000 et dépasse 32 pour 100 000 chez les 85 ans et plus. Aux États-Unis, d’après les estimations provisoires 2022 des CDC citées par Cray et al., 2025, les taux ont baissé de 18, 9 et 2 points, chez les 10-14, 15-24 et 25-34 ans respectivement, alors que celui des 75 ans et plus a augmenté de 5 points. Les auteurs notent aussi que les tentatives des aînés sont souvent sous-déclarées.
Précision. Les taux par âge varient selon les pays, les années et les méthodes d’estimation. Les chiffres français de 2016 et de 2022 proviennent de rapports et de tranches d’âge différents : ils doivent être remis dans leur contexte de collecte et d’analyse.
Ce que montre la recherche sur le traitement médiatique
S’il n’y a que peu d’études qui comparent directement ce que la presse raconte et ce que disent les registres de décès, elles convergent.
En 2010, une équipe de l’Université de Hong Kong a confronté les articles sur le suicide de la presse de Hong Kong, de Taïwan et de Guangzhou aux statistiques officielles. Résultat dans les trois cas : les suicides de jeunes étaient sur-représentés et ceux de la fin de vie sous-représentés. Les auteurs craignent que ces distorsions induisent en erreur le public et les décideurs sur les groupes les plus à risque.
En Inde, une analyse de 1 258 articles couvrant 1 631 suicides dans neuf quotidiens du Tamil Nadu relève le même schéma : les moins de 30 ans, les étudiants et les femmes étaient sur-rapportés, les plus de 30 ans et les hommes sous-rapportés. À Taïwan, une étude sur quatre quotidiens montre que les récits suivent des attentes sociales genrées : méthodes inhabituelles chez les hommes, suicides élargis chez les femmes.
En Europe, une étude autrichienne a comparé les 61 suicides rapportés en 2005 par les 13 plus grands titres de presse écrite à l’ensemble des suicides du pays : les plus de 64 ans représentaient 32 % des suicides, mais 7 % des cas rapportés, et la probabilité d’un article baissait avec l’âge (odds ratio de 0,62 par tranche de 10 ans). Sur les réseaux sociaux des dix principaux éditeurs chinois, les plus de 65 ans ne représentaient que 8,16 % des 1 446 publications précisant l’âge. Aucune de ces études ne porte sur la France et leurs résultats ne peuvent donc pas être transposés pas tels. Le fait que je n’en ai trouvé aucune pour la France est en soi un constat : le sujet est peu mesuré et suscite peu d’intérêt.
Aux États-Unis, une analyse de 3 383 articles de presse sur la santé mentale (Slopen et al., 2007) a classé 2,4 % d’entre eux comme concernant les personnes âgées de plus de 65 ans, contre 15,6 % pour les enfants et adolescents et 46 % pour les adultes. Les personnes de plus de 65 ans sont donc 7 fois moins représentées que les enfants et adolescent, et 20 fois moins que les adultes de moins de 65 ans.
Un second corpus éclaire la toile de fond : l’âgisme dans les médias. En Australie, une analyse de 2 652 énoncés issus de 804 publications a classé environ 42 % des propos sur les personnes âgées et le vieillissement comme négatifs, contre 6,5 % de positifs. Au Pays de Galles, la Commissaire aux personnes âgées a conclu que plus des deux tiers des articles analysés dépeignaient les aînés comme des malades, des victimes, voire comme un fardeau. Pendant le premier mois de la pandémie de Covid-19, 287 articles de quatre grands quotidiens américains révélaient un âgisme surtout implicite (usage fréquent du terme « elderly » cadrés comme des êtres « vulnérables »). Une étude canadienne note aussi que les personnes âgées étaient rarement interrogées dans les reportages qui les concernaient.
Une revue systématique de 2025 vient appuyer ce tableau : les médias rendent les aînés insuffisamment visibles, leur prêtent souvent des récits négatifs et emploient des termes stigmatisants. Les aînés sont très peu présents comme sources, et l’une des études note l’absence des voix les plus marginalisées au sein du groupe (grand âge, santé très dégradée, maladie mentale, difficultés financières). La revue relève aussi le risque inverse : l’image idéalisée du retraité actif, qui efface la diversité du vieillissement. Elle observe enfin que la littérature vient surtout de la sociologie : aucune des 21 études n’a analysé les sources d’information et une seule a étudié les images.
La prévention présente un déséquilibre comparable. Une analyse des sites des sept organisations américaines de prévention du suicide les plus visibles a montré que cinq reconnaissent les aînés comme population à haut risque, mais qu’aucune ne mentionne de campagne qui leur soit destinée, alors que cinq en mentionnent pour les jeunes. Seules deux proposent une ressource pour les aînés. Il faut préciser qu’il s’agit d’une étude fondée sur les résultats publics Google aux États-Unis.
Un éclairage français vient de l’enquête Malâge (Université de Lorraine), qui a analysé la presse quotidienne nationale pendant la pandémie. En février 2020, les 17 articles croisant Covid-19 et personnes âgées ne les abordaient que sous l’angle de leur vulnérabilité au virus ; en mars, 32 articles traitaient de leur confinement, très majoritairement en Ehpad. Au Danemark, une analyse critique de discours sur la solitude des aînés (Ågren et al., 2026) conclut qu’ils y sont dépeints en victimes oubliées et absentes des articles.
Les données disponibles dessinent donc un récit centré sur le corps, le risque et le coût, où la parole des aînés est rare. Ce qu’il en est de leur santé mentale en particulier reste largement à mesurer.
Pourquoi le récit privilégie les jeunes : des hypothèses, pas une preuve
Aucune étude citée plus haut ne démontre pourquoi les rédactions délaissent la santé mentale des aînés. Les sciences de la communication offrent en revanche des mécanismes plausibles, qu’il faut présenter comme tels.
La logique de l’attention. Pour Pierre Bourdieu, la course à l’audience pousse l’information vers ce qui se vend depuis toujours : le sang, le drame, le mélodrame (on peut écouter ses analyses dans Sur la télévision, 1996). Le temps d’antenne étant rare, les sujets consensuels et sans enjeu occupent la place de ceux qui tranchent avec l’intérêt supposé du public. Dans Science Communication for Scientists (Lindenfeld et al., 2026), il est rappelé que le journalisme est une activité économique, jugée sur l’attention qu’elle capte, et que les journalistes cherchent des personnages, un enjeu, un dénouement. En somme, très souvent : une histoire à raconter et non des faits bruts.
La circulation circulaire. Dans Sur la télévision, Bourdieu décrit aussi un milieu où les journalistes s’informent surtout auprès d’autres journalistes (on peut penser aux dépêches AFP particulièrement), ce qui homogénéise les priorités : ce qui semble « évident » à un responsable de programme tient largement à ce milieu. Un angle absent des écrans d’hier peut devenir un angle improbable aujourd’hui.
Le fait divers comme anecdote. Les histoires à fort pathos, observe également Bourdieu, ramènent le monde à l’anecdote et au scandale, en isolant un cas pour en faire « l’illustration d’un problème de société ». Le suicide d’un adolescent s’y prête : il a un visage, une école, un avenir interrompu. Celui d’un homme de 82 ans, isolé, veuf, rarement.
La contrainte de temps. Dans Vulgarisation scientifique, mode d’emploi (2023), Cécile Michaut rappelle que le journaliste quotidien doit parfois choisir un sujet en début de journée pour le rendre le soir. Dans ces conditions, le sujet déjà balisé, avec ses experts « bons clients médiatiques » et ses chiffres sous la main, l’emporte sur le sujet à défricher.
Les lois de proximité. Jézéquel et Gérard (La boîte à outils de la communication, 2024) listent quatre critères de tri d’un sujet d’actualité : géographique, chronologique, psychoaffectif (vie, mort, maladie) et sociologique (le lectorat visé). Le critère psychoaffectif joue en faveur du sujet, puisque la mort et la santé sont des thèmes très porteurs. Le critère sociologique est plus ambigu : il devrait au contraire favoriser les aînés dans les médias qui les ciblent. Que ce ne soit pas le cas est une question à poser, pas une réponse évidence.
Ce que disent des journalistes. Dans une enquête qualitative auprès de journalistes indiens (Armstrong et al., 2020), l’un décrit « une bataille pour attirer le regard » où le suicide est un « appât à clics » (traduction personnelle). Un reporter explique choisir parmi quatre à cinq suicides par jour et mettre en avant celui d’un couple âgé abandonné par ses enfants, car la raison supposée du geste fait le sujet. Ces propos viennent d’un autre contexte culturel : ils illustrent un mécanisme, ils ne le prouvent pas pour la France.
Ces lectures restent des hypothèses, car aucun des ouvrages cités ne traite de la santé mentale des personnes âgées. Les vérifier supposerait une analyse de contenu sur un corpus français, ce que je n’ai pas trouvé dans la littérature disponible à ce jour.
Les conséquences : un silence qui n’est pas neutre
Un climat âgiste. Le Rapport mondial sur l’âgisme (OMS et ONU, 2021) s’appuie sur une enquête auprès de 83 034 personnes dans 57 pays : la moitié affichait des attitudes modérément ou fortement âgistes. L’OMS associe l’âgisme à une moins bonne santé physique et mentale, une récupération plus lente après un handicap et une mort plus précoce.
Un âgisme qui se retourne contre soi. Dans une enquête en ligne auprès de 454 Américains de 65 ans et plus, 12 % déclaraient des idées suicidaires dans le mois écoulé, et le risque était plus élevé chez ceux qui avaient le plus intériorisé les stéréotypes sur l’âge (on retrouve le mécanisme d’auto-stigmatisation). L’échantillon étant composé de volontaires et l’étude transversale, elle montre bien entendu une association, pas un effet causal. Une revue allemande de 2025 va plus loin : l’âgisme « dans la tête » réduirait la volonté de vivre. Elle met aussi en cause des soignants peu formés en gériatrie, dont les biais peuvent se traduire par de la passivité face aux crises suicidaires, et interroge le discours selon lequel l’idée de mourir serait « rationnelle » à un âge avancé.
Une dépression banalisée. Une revue sur la dépression après la retraite rappelle que la dépression n’est pas une composante normale du vieillissement. Un récit médiatique qui présente le mal-être tardif comme une fatalité renforce l’idée inverse.
Des patients et des soignants qui banalisent. Dans une enquête auprès de 247 Américains de 65 ans et plus, 56,3 % jugeaient normal d’être plus déprimé en vieillissant et 43,7 % trouvaient la tristesse typique de leur âge. Ceux qui adhéraient à ces idées rapportaient plus de symptômes dépressifs et anxieux. L’étude est transversale (la dépression pourrait précéder la perception de l’âgisme) et l’échantillon, recruté en ligne, est surtout blanc et âgé de 65 à 74 ans. Côté soignants, une expérience par vignettes auprès de 147 psychothérapeutes berlinois montre que face à un patient de 78 ans malade, comparé à un patient de 48 ans en bonne santé, ils ne sous-estimaient pas la gravité de ses idées de mort mais se montraient moins optimistes sur le traitement et moins sûrs de leur compétence (taux de réponse : 14,2 %). Une méta-synthèse de 19 études qualitatives rapporte que des aînés se sont entendu dire qu’ils étaient simplement en train de vieillir, ce qui retardait la demande d’aide. Enfin, une revue de huit études transversales identifie la stigmatisation, les croyances négatives sur les soins et le coût comme principaux freins, avec une préférence pour l’aide informelle ; dans l’une des études incluses, 80,1 % des aînés ruraux interrogés estimaient qu’ils ne devraient pas avoir besoin d’aide.
Des effets mesurés, un non-dit persistant. Dans une cohorte japonaise de 65 ans et plus suivie pendant trois ans (Kawaguchi et al., 2026), l’âgisme perçu, déclaré par 7,8 % des participants, était associé à plus de symptômes dépressifs (β = 0,21) et à un risque plus élevé de démence (OR = 1,77) ; il s’agit là aussi d’associations, pas d’une preuve de causalité. Des entretiens avec 15 personnes de 70 à 89 ans (Hafford-Letchfield et al., 2022) concluent que les pensées suicidaires sont courantes et banalisées à cet âge, mais restent taboues et cachées. Côté soins, en Angleterre, les 65 ans et plus ne représentent que 5,1 % des orientations vers les services de thérapies psychologiques, pour un objectif national de 12 % ; dans l’un de ces services, 15,7 % des aînés orientés n’ont pas donné suite (Prosser et al., 2024).
Des récits protecteurs qui manquent. La recherche sur l’effet des médias a mis en évidence deux phénomènes. L’effet Werther désigne l’imitation après certains récits : en Autriche, la répétition du même suicide et la diffusion de mythes étaient associées à une hausse des suicides. L’effet Papageno désigne l’inverse : les articles sur des personnes qui ont surmonté une crise sans passer à l’acte étaient associés à une baisse. On peut lire cette contribution de l’équipe du programme Papageno. Une méta-analyse de 2022 sur huit études, dont six analysés pour les idées suicidaires, conclut que les récits d’espoir et de rétablissement réduisent modestement les idées suicidaires chez les personnes vulnérables (différence moyenne standardisée de −0,22), sans preuve d’effet sur la recherche d’aide.
Or les récits d’espoir sont rares. À Toronto, après une initiative nationale pour un traitement responsable du suicide, la qualité des articles s’est améliorée, mais seuls 3,6 % racontaient une survie, contre 55,2 % qui racontaient une mort. À Hong Kong, Taïwan et Guangzhou, seuls 4 à 14 % des articles indiquaient des ressources d’aide.
Précision. Ces études n’ont pas testé spécifiquement des récits de personnes âgées. Que des histoires de personnes âgées ayant traversé une crise puissent protéger leurs pairs est une hypothèse raisonnable.
Ne pas opposer les générations
Plaider pour les personnes âgées ne revient pas à minimiser la détresse des jeunes, et un article qui le laisserait croire serait inexact.
Les jeunes concentrent de vrais motifs d’attention. Selon l’OMS, le suicide est la troisième cause de décès chez les 15-29 ans. Une revue systématique récente sur les représentations de la santé mentale sur les réseaux sociaux (Tudehope et al., 2024) rappelle que les jeunes présenteraient un taux de troubles déclarés plus élevé que leurs aînés, mais recourent peu aux soins, avec un retard à la demande d’aide. Plus largement, tous âges confondus, les troubles anxieux et dépressifs font partie des causes dont le fardeau, standardisé pour l’âge, a le plus progressé entre 2010 et 2021 (+16,7 % et +16,4 %). La tendance de fond reste favorable : le taux mondial standardisé de suicide est passé de 14,9 à 9,0 pour 100 000 entre 1990 et 2021.
La question n’est donc pas de savoir qui mérite l’attention, mais ce que l’attention dominante rend invisible. Un cadrage qui ne retient qu’une tranche d’âge fabrique une fausse carte du risque, et c’est précisément ce que les études de contenu sur la presse asiatique et autrichienne reprochent aux articles qu’elles examinent.
L’attention portée aux jeunes ne garantit d’ailleurs pas une bonne couverture : dans 205 articles de la presse espagnole sur la santé mentale des jeunes (2021), le ton est majoritairement positif (68,3 %), mais seuls 6 articles (2,9 %) donnent des informations pour chercher de l’aide et les adolescents ne sont cités que dans 14 % des cas (Carrasco et al., 2023).
Les aînés perçoivent eux-mêmes le décalage. Dans la méta-synthèse de 19 études qualitatives déjà citée, les études portant sur des participants noirs américains rapportent que les campagnes d’éducation à la santé mentale étaient jugées destinées à de jeunes personnes blanches et sans effet sur leur communauté. D’autres participants estimaient au contraire que la stigmatisation avait reculé depuis leur jeunesse, notamment grâce aux organisations nationales et aux médias.
Le piège de la bonne intention. Parler des aînés exige de ne pas remplacer l’indifférence par la pitié. Corrigan (2016), dans son bilan des effets non voulus des campagnes contre la stigmatisation, recommande de se méfier de la pitié comme message et de remplacer l’idée de « normalité » par celle de solidarité. Walsh et Foster (2021) constatent que, malgré plus de vingt ans de campagnes nationales, le public continue de mettre à distance les personnes concernées, et que les effets à long terme des programmes sont faibles ou nuls. L’étude sur la presse américaine pendant la Covid-19 révèle un piège voisin : le récit du « survivant », qui célèbre les aînés « résilients », peut laisser entendre que ceux qui n’y parviennent pas en seraient responsables.
Un bon cadrage n’oppose pas les âges : il les relie, comme le font déjà certains reportages qui mettent en avant les liens et programmes intergénérationnels.
Mieux en parler : cinq pistes
Les travaux cités permettent de formuler des pistes, à condition d’en mesurer le degré de preuve.
- Donner la parole aux aînés. Ils sont rarement interrogés. Corrigan souligne que le contact direct avec des personnes concernées a de meilleurs effets que l’information seule, et Walsh et Foster rapportent que l’Alliance mondiale contre la stigmatisation recommande de confier la conception des actions aux personnes qui ont vécu les difficultés. Les éléments de preuve sont modérés, et issus surtout de la recherche sur la stigmatisation en général. À Hong Kong, un programme de littératie auprès de 976 personnes de 50 ans et plus a « réduit la stigmatisation » personnelle de la dépression tardive (comparaison avant/après, sans groupe témoin, participants plus instruits que la moyenne).
- Remplacer la pitié par la parité. Éviter les cadrages centrés sur la vulnérabilité et le fardeau, repérés dans la presse américaine et galloise, au profit de récits qui traitent les aînés comme des citoyens à part entière. Il s’agit d’une recommandation de chercheurs, et son effet n’a pas été testé sur ce public.
- Raconter aussi les issues « positives », pas seulement les morts. Les récits de traversée de crise sont associés à des effets protecteurs, et ils sont rares dans la presse étudiée. Cela provient d’une méta-analyse sur des publics vulnérables, effet faible mais significatif sur les idées suicidaires.
- Appliquer les repères de traitement responsable du suicide. Ne pas répéter le même cas, ne pas diffuser de mythes, indiquer des ressources d’aide : c’est ce que les études de contenu constatent trop souvent absent (4 à 14 % des articles à Hong Kong, Taïwan et Guangzhou). Il s’agit là d’associations observées entre contenus et taux de suicide, non expérimentales.
- Mesurer avant de conclure. Une analyse de contenu sur la presse française, comparant les articles aux données de décès par âge, manque. C’est un chaînon qui pourrait contribuer à transformer ces hypothèses en constat.
Un dernier point, pour tout contenu sur ce thème : il doit mentionner les ressources d’aide. En France, le numéro national de prévention du suicide, le 3114, est ouvert à toute heure, tous les jours, depuis le 1er octobre 2021.
Références et compléments
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