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Comment sait-on que c’est le médicament ?

Effets indésirables, nocebo, sevrage et rechute : l'épineux problème de la causalité des psychotropes. Depuis que j'ai commencé l'antidépresseur, je dors mal. J'ai lu la notice et, deux jours après, j'avais exactement les effets décrits. J'ai arrêté mon traitement et mon anxiété est revenue : j'en avais donc encore besoin.
Mickael Worms-Ehrminger
Mickael Worms-EhrmingerPublié le 5 octobre 2026 · 25 min de lecture

Effets indésirables, nocebo, sevrage et rechute : l’épineux problème de la causalité des psychotropes

Les phrases en chapô sont assez intuitives, et parfois justes. Mais ces raisonnements ont le même point faible : qu’un événement en suive un autre ne suffit pas à prouver qu’il en découle. On appelle ça le biais post hoc ergo propter hoc (à la suite de la cela donc à cause de cela).

Fatigue, insomnie, anxiété, difficultés sexuelles ou nausées peuvent être provoquées par un médicament… mais elles peuvent aussi exister avant lui, faire partie du trouble traité, ou aller et venir d’elles-mêmes. À l’arrêt, une difficulté s’ajoute : certains symptômes de sevrage ressemblent à ceux d’une rechute.

La bonne question n’est donc pas forcément « quels sont les effets secondaires des antidépresseurs ? » mais comment sait-on qu’un symptôme est causé par un médicament ? Et, si on va plus loin : comment le savoir chez une personne en particulier ?

Cet article porte surtout sur les antidépresseurs, la classe la mieux étudiée.

Le symptôme : ce qui arrive n’est pas forcément ce qui est causé

 « Après » n’est pas « à cause de »

Une personne commence un antidépresseur lundi. Mercredi, elle a mal à la tête. On peut en dire trois choses différentes :

  • A. Elle a mal à la tête alors qu’elle prend le médicament.
  • B. Le mal de tête est apparu après le début du médicament.
  • C. Le médicament a provoqué le mal de tête.

A et B s’observent. C est une déduction.

Le vocabulaire officiel fait cette distinction :

  • Un événement indésirable est « toute manifestation nocive et non recherchée survenant chez une personne traitée », « sans préjuger d’un lien » avec le médicament,
  • Un effet indésirable est une réaction « suspectée d’être due à un médicament » (ANSM, 2022).

Pour passer de l’un à l’autre, il faudrait répondre à une question : aurait-elle eu mal à la tête mercredi si elle n’avait pas commencé le médicament lundi ? Ce scénario alternatif s’appelle le contrefactuel. Il est impossible à observer : on ne peut pas vivre deux fois la même semaine.

Toute la comparaison scientifique sert à approcher ce scénario qu’on ne verra jamais.

Le problème oublié : beaucoup d’« effets secondaires » n’en sont pas et existaient déjà

Les symptômes les plus souvent attribués aux psychotropes sont aussi parmi les plus courants de la vie, avec ou sans traitement. Deux chiffres en donnent la mesure :

  • Dans la population générale. Dans une enquête néo-zélandaise auprès de 1 000 personnes, 894 déclaraient des symptômes physiques ou psychiques sur la semaine écoulée, dont la moitié plus de cinq (Burke et al., 2026).
  • Dans le trouble lui-même. Chez des personnes déprimées qui ne prennent aucun traitement, plus de 40 % des hommes et de 50 % des femmes rapportent une baisse du désir sexuel, qui est souvent rapporté comme effet secondaire des antidépresseurs (Jing et Straw-Wilson, 2016).

D’où une idée simple, et souvent oubliée : le taux de base compte. Un symptôme fréquent sous traitement peut l’être presque autant sans lui.

Pourquoi le placebo est indispensable pour comprendre les effets indésirables

L’essai randomisé en double aveugle est la meilleure approximation du contrefactuel. Le hasard répartit les participants en deux groupes comparables : l’un reçoit la molécule, l’autre un comprimé inactif, et ni les participants ni les soignants ne savent qui reçoit quoi.

Prenons un exemple.

SymptômeSous médicamentSous placeboÉcart
Nausées22 %12 %10 points
Maux de tête18 %17 %1 point
Insomnie14 %11 %3 points

La question intéressante n’est plus de savoir combien de personnes ont eu le symptôme en question, mais combien l’auraient probablement eu de toute façon ?

L’écart entre les deux colonnes s’appelle la différence absolue de risque. Pour les nausées, elle est de 10 points : sur dix personnes traitées, une a des nausées à cause du médicament. Mais parmi les personnes nauséeuses du groupe traité, environ la moitié l’auraient été sans lui, et rien ne permet de dire lesquelles : donc pour les maux de tête, le médicament n’ajoute presque rien.

Les vrais essais ressemblent à ce tableau. Une revue portant sur 250 000 patients trouve 49,1 % de participants rapportant des effets indésirables sous placebo, toutes maladies confondues. Le chiffre est de 44,7 % dans les essais d’antidépresseurs et de 68 % dans ceux d’antipsychotiques, et 70 à 80 % des effets indésirables signalés sous médicament actif le sont aussi sous placebo (Burke et al., 2026).

Ces symptômes vont parfois jusqu’à l’abandon du traitement. Dans des essais récents, entre 2 % et 7 % des participants sous placebo quittent l’étude pour effets indésirables, selon le trouble (Bschor et al., 2025).

Et quand on va mieux ? La même logique vaut pour l’amélioration : « grâce au médicament » est une affirmation de cause à effet, au même titre que « à cause de lui ». Dans une méta-analyse de 57 300 patients déprimés, 44,7 % répondent sous antidépresseur, contre 35,8 % sous placebo (Rief et Kube, 2025). L’écart est réel mais petit en moyenne, et il cache des différences : environ 15 % des participants tirent de l’antidépresseur un bénéfice net, bien au-delà du placebo (Burke et al., 2026). Les attentes comptent aussi : présenté comme un placebo, un antidépresseur efficace dans l’anxiété sociale perd plus des deux tiers de son effet (Rief et Kube, 2025).

Reste une énigme : pourquoi des personnes qui prennent un comprimé sans principe actif rapportent-elles autant d’effets ?

Le cerveau interprète aussi le médicament

Tout ce qui arrive sous placebo n’est pas un effet placebo

L’erreur est fréquente, y compris dans la vulgarisation : un symptôme survenu sous placebo n’est pas forcément « produit par l’esprit ». Une personne sous placebo peut avoir mal à la tête simplement parce que les humains ont parfois mal à la tête.

On peut distinguer deux notions (Bagnis et al., 2025 ; Burke et al., 2026) :

  • la réponse sous placebo : tout ce qui est observé dans le groupe qui reçoit le produit inactif ;
  • l’effet placebo ou nocebo : la seule part de cette réponse qui vient des attentes et du contexte. On parle de placebo pour une amélioration, de nocebo pour un symptôme négatif.

Ce qui est rapporté sous placebo additionne donc plusieurs choses :

  • l’évolution naturelle du trouble et ses fluctuations ;
  • la « régression vers la moyenne » : on entre souvent dans un essai au pire moment, et la suite a toutes les chances d’être meilleure ;
  • des événements sans rapport avec l’essai ;
  • des effets de mesure : être observé et interrogé change ce que l’on rapporte (on peut lire aussi mon article sur le paradoxe de la mesure) ;
  • les attentes et le contexte, c’est-à-dire le véritable effet nocebo.

Pour isoler cette dernière part, il faudrait un troisième groupe ne recevant rien du tout. Les essais en comportent rarement un, pour des raisons éthiques assez évidentes (Burke et al., 2026). Le chiffre de 49 % d’effets indésirables sous placebo ne signifie donc pas « 49 % d’effet nocebo ». On retrouve exactement le problème du début : il manque le contrefactuel.

Le nocebo : savoir peut parfois changer ce que l’on ressent

L’effet nocebo proprement dit se démontre par l’expérience : on fait varier ce que les personnes savent ou attendent, et on regarde ce qu’elles ressentent (j’en parlais aussi ici). Une synthèse de 73 études montre que des suggestions négatives sur un traitement aggravent modérément les effets indésirables ressentis : voir d’autres personnes en souffrir les aggrave davantage (Burke et al., 2026). On peut se rappeler les discours autour des vaccins contre le SARS-CoV2.

Quatre mécanismes ont été mis en évidence :

  1. Les attentes. Dans un essai sur un bêtabloquant (médicament essentiellement utilisé en cardiologie, mais parfois aussi en psychiatrie), 32 % des patients prévenus d’un risque de troubles de l’érection en ont signalé, contre 13 % des patients non prévenus (Burke et al., 2026). Dans les essais d’antidépresseurs tricycliques, les groupes placebo rapportent surtout les symptômes annoncés lors de l’information préalable, comme la bouche sèche (Rief et Kube, 2025).
  2. L’apprentissage. Des volontaires sains prennent de l’amitriptyline (souvent utilisé pour les douleurs neuropathiques chroniques) quatre soirs de suite. Quelques jours plus tard, ils ressentent des effets indésirables avec un simple placebo (Rief et Kube, 2025).
  3. Ce qu’on voit et ce qu’on lit. En Nouvelle-Zélande, après des reportages défavorables sur la venlafaxine, les signalements d’effets indésirables ont nettement augmenté, au rythme de la couverture médiatique (Rief et Kube, 2025).
  4. L’attention et l’attribution. Une fois convaincu qu’un traitement peut faire du mal, on remarque davantage ses sensations banales, et on les lui attribue plus facilement (Burke et al., 2026).

Le raccourci « c’est psychologique » est pourtant trompeur, parce qu’il faut distinguer trois niveaux :

  • le symptôme existe : il est réellement ressenti, par des mécanismes cérébraux et involontaires ;
  • son expérience peut être influencée par les attentes ;
  • cela ne dit pas quelle part vient de l’action pharmacologique. Qu’un symptôme soit sensible aux attentes n’exclut pas que la molécule y contribue.

La notice peut-elle rendre malade ?

En partie, oui : la façon dont un risque est annoncé modifie la fréquence à laquelle il est ressenti. Cela ne veut pas dire qu’il faut cesser d’informer. Les expériences qui comparent différentes manières d’informer vont dans le même sens :

  • Le cadrage compte. « 90 personnes sur 100 ne présentent pas cet effet » gêne moins que « 10 personnes sur 100 le présentent », pour une information identique. L’effet a été montré pour la vaccination antigrippale (Rief et Kube, 2025). Sur six études de ce type, cinq trouvent un effet (Burke et al., 2026).
  • Expliquer l’effet nocebo aide. Dans une petite étude pilote, préciser que « ces effets sont aussi rapportés sous placebo » a réduit les effets indésirables d’antidépresseurs tricycliques, prescrits ici pour des troubles digestifs (Burke et al., 2026). Une précaution : cette explication ne doit pas faire porter au patient la responsabilité du succès ou de l’échec du traitement (Bagnis et al., 2025).
  • Participer à la décision protège. Les patients associés au choix de leur traitement rapportent moins d’effets indésirables (Rief et Kube, 2025).

Le paradoxe du consentement éclairé

Pour consentir à un traitement, il faut en connaître les risques, mais être informé de certains risques peut suffire à les faire ressentir. Comment alors informer sans dissimuler, et sans amplifier inutilement les attentes négatives ? Burke et ses collègues classent les réponses selon leur acceptabilité éthique :

  • Inacceptable : taire un effet indésirable sans l’accord du patient. C’est pourtant, selon une revue de 2019, la méthode qui réduit le plus les effets rapportés.
  • Discuté : le « consentement contextualisé ». Le soignant détaille les risques spécifiques ou graves. Pour les symptômes banals et bénins, il demande simplement de signaler tout ce qui paraît inhabituel.
  • Acceptable : les trois approches décrites plus haut (cadrage, explication du nocebo, participation).

Alors, comment prouve-t-on qu’un médicament provoque réellement un effet ?

Construire un faisceau de preuves

Aucune preuve unique n’établit qu’un médicament cause un symptôme. Un effet devient vraisemblablement causal quand plusieurs éléments convergent :

  • la comparaison au placebo : le symptôme est plus fréquent sous médicament ;
  • la temporalité : il apparaît dans un délai compatible avec l’action du produit ;
  • la relation dose-effet : il augmente avec la dose ;
  • la plausibilité pharmacologique : un mécanisme connu peut l’expliquer ;
  • l’épreuve de l’arrêt : il régresse quand on arrête ;
  • l’épreuve de la reprise : il revient quand on reprend ;
  • la réplication : plusieurs études le retrouvent ;
  • la cohérence entre essais, cohortes et déclarations.

La grille de l’Organisation mondiale de la santé pour évaluer un cas individuel repose sur les mêmes éléments. Un lien n’y est jugé « certain » que si le délai est plausible, si ni la maladie ni un autre médicament ne l’expliquent, et si la réponse à l’arrêt est cohérente. Il reste seulement « possible » dès que la maladie pourrait aussi l’expliquer (WHO-UMC, 2013).

Aucun critère n’est magique. Un symptôme qui disparaît à l’arrêt aurait pu disparaître seul. Les auteurs de cette grille le disent eux-mêmes : elle ne peut ni « prouver le lien » ni mesurer la part du médicament. Le terme d’imputabilité désigne d’ailleurs une « estimation de la probabilité » d’un lien, pas une démonstration (ANSM, 2022).

Ce scepticisme a aussi des limites : certains effets sont solidement établis. Deux exemples montrent à quoi ressemble un faisceau qui converge :

  • La prise de poids sous antipsychotiques. Une synthèse de 402 essais compare 32 molécules au placebo. L’écart de poids va de zéro pour la ziprasidone à plus de 3 kg pour la zotépine (Huhn et al., 2019). L’excès par rapport au placebo est net, il diffère selon la molécule, et il est retrouvé d’essai en essai.
  • Les vertiges à l’arrêt d’un antidépresseur. Ils touchent 7,5 % des personnes après l’arrêt, contre 1,8 % après l’arrêt d’un placebo. Ils surviennent dans les jours qui suivent, et un mécanisme est plausible : l’action de la sérotonine sur le système de l’équilibre. Ils dépendent de la molécule : 17,5 % d’excès avec la venlafaxine, aucun avec la vortioxétine (Kalfas et al., 2025). Un essai indépendant les retrouve : 31,8 % contre 4,3 % (Volkmann et al., 2026).

Ce que les essais cliniques peuvent rater

Après avoir vu pourquoi on peut surestimer certains effets, il faut voir pourquoi on peut aussi les sous-estimer. Les essais ont leurs angles morts :

  • Ils sont courts. Plus de 90 % des essais de médicaments n’analysent pas les effets à long terme (Rief et Kube, 2025). Les effets tardifs leur échappent.
  • Leurs participants sont sélectionnés. Ils diffèrent des patients rencontrés en pratique courante (Bagnis et al., 2025).
  • Les événements rares passent sous le seuil. Certains essais ne rapportent que les événements touchant plus de 10 % des participants (Kalfas et al., 2025).
  • Des participants abandonnent, parfois à cause des symptômes qu’on cherche à mesurer (Volkmann et al., 2026).
  • Le recueil n’est pas systématique. Les symptômes subjectifs, comme la fatigue ou les changements émotionnels, échappent plus facilement que les signes visibles (Moncrieff et al., 2025).

La sexualité est le cas intéressant. Dans une étude de 344 patients sous antidépresseur, 14 % signalaient spontanément un trouble sexuel. Ils étaient 58 % quand le médecin posait directement la question (Jing et Straw-Wilson, 2016 ; on peut aussi lire mon article sur le dépistage de la dépression).

« Avez-vous constaté un effet secondaire ? » n’équivaut donc pas à des questions précises sur le désir, l’excitation, l’érection ou la lubrification, l’orgasme et la satisfaction.

L’écueil inverse existe : la dépression diminue elle-même le désir, et un questionnaire sans groupe de comparaison attribuerait tout au médicament. La nature du symptôme aide alors à trancher : les troubles de l’orgasme et de l’éjaculation, les plus typiques de ces antidépresseurs, sont moins fréquents dans la dépression non traitée (Jing et Straw-Wilson, 2016).

L’idée centrale. Un effet que l’on ne cherche pas correctement peut presque disparaître des données. Un effet que l’on cherche sans comparaison peut presque être inventé par elles.

Quand des milliers de patients prennent le médicament : la pharmacovigilance

La mise sur le marché ne marque pas la fin de l’étude d’un médicament. Les effets rares ou tardifs n’apparaissent que lorsque beaucoup de personnes le prennent longtemps. La pharmacovigilance les guette par les déclarations spontanées des soignants et des patients, puis par des études sur de grandes bases de données de santé.

Ces déclarations produisent des signaux : des informations sur un risque nouveau ou inhabituel, qui appellent une investigation (ANSM, 2022). Elles ne mesurent pas une fréquence, pour quatre raisons :

  • La plupart des effets ne sont pas déclarés. Sur 37 études, le taux médian de sous-déclaration est de 94 % (Hazell et Shakir, 2006).
  • Une déclaration est un soupçon. 10 000 déclarations ne font pas 10 000 cas causés par le médicament.
  • La notoriété fait déclarer. Dans la base française, les accidents vasculaires cérébraux sous antipsychotiques récents comptaient 1 déclaration avant l’alerte officielle et 16 après (Pariente et al., 2007).
  • L’indication brouille les pistes. Un médicament est donné à des personnes malades. Ce qui leur arrive ensuite peut venir de la maladie qui a motivé la prescription.

Le système fonctionne pourtant. En mai 2019, l’Agence européenne du médicament a fait ajouter aux notices des antidépresseurs ISRS et IRSN que des troubles sexuels ont parfois persisté après l’arrêt du traitement. La décision s’appuyait sur la base européenne de déclarations, la littérature et les réseaux sociaux (EMA, 2019). Le signal est reconnu ; sa fréquence reste inconnue.

Les deux sources peuvent aussi se contredire. Pour les symptômes d’arrêt, les déclarations spontanées désignent surtout la paroxétine et la venlafaxine, ce que les essais courts ne retrouvent pas toujours (Zhang et al., 2025).

Une symétrie. L’essai randomisé établit mieux la causalité, mais voit mal les événements rares ou tardifs. La pharmacovigilance voit mieux les signaux rares, mais établit plus difficilement leur causalité.

Quand on enlève le médicament, l’énigme recommence

Jusqu’ici, la question qu’on posait était de savoir si ce symptôme est apparu parce que j’ai pris le médicament. Elle devient : ce symptôme est-il apparu parce que j’ai arrêté le médicament ?

Sevrage, rebond, rechute : trois phénomènes qui peuvent se ressembler

Trois phénomènes distincts peuvent suivre un arrêt (Wisłowska-Stanek et al., 2025) :

  • Le sevrage, ou syndrome d’arrêt (on dit parfois aussi discontinuation) : des symptômes, souvent nouveaux, liés à la réduction ou à l’arrêt. Ils débutent vite, durent en général de quelques jours à trois semaines, et sont allégés à la reprise du traitement.
  • Le rebond : les symptômes que le médicament contrôlait reviennent, plus intenses qu’avant le traitement.
  • La rechute : le trouble traité revient après une amélioration. Sur un an, elle concerne environ 40 % des personnes qui arrêtent leur antidépresseur, contre 20 % de celles qui le poursuivent (Vinkers et al., 2024).

Les mots eux-mêmes sont disputés. « Sevrage » vient des substances addictives. « Syndrome d’arrêt » a été introduit avec les antidépresseurs récents, pour marquer la différence (Wisłowska-Stanek et al., 2025). D’autres auteurs rappellent qu’une dépendance physique n’est pas une addiction, mais parlent de sevrage sans détour (Rennwald et Hengartner, 2025).

Sur le papier, les trois se distinguent. En pratique, leurs symptômes se recouvrent largement.

Combien de personnes présentent réellement un syndrome de sevrage ?

Les symptômes à l’arrêt des antidépresseurs existent, et plus personne ne le conteste (Henssler et al., 2024). Le désaccord porte sur leur fréquence : selon la publication, de 15 % à 55 % des personnes seraient concernées. Chaque paire compare, dans une même publication, l’arrêt de l’antidépresseur et un groupe de comparaison. L’écart entre les deux est ce qu’on peut attribuer à l’arrêt lui-même.

Quatre synthèses récentes se répondent : Henssler et al. (2024), Zhang et al. (2025), Kalfas et al. (2025) et Moncrieff et al. (2025). Leurs écarts s’expliquent par sept questions de méthode.

Question de méthodePourquoi elle change le résultatCe que montrent les publications
Symptôme ou syndrome ?Le seuil de définition changeHenssler compte les personnes ayant au moins un symptôme, Volkmann celles qui en ont quatre ou plus. Kalfas compte le nombre moyen : l’arrêt ajoute un symptôme au bout d’une semaine.
Comparaison à un placebo ?Elle isole l’excès attribuableAprès soustraction du taux sous placebo, Henssler retient environ 15 %, soit une personne sur six ou sept. Moncrieff conteste : les deux taux viennent d’ensembles d’études différents.
Questionnaire ou déclaration spontanée ?La détection diffèreAvec une liste à cocher, Henssler trouve 40 %, contre 27 % sans. Mais sous placebo aussi, le taux passe de 13 % à 30 %. En ne gardant que cinq études à mesure systématique, Moncrieff obtient 55 %, ou 25 à 39 % après déduction du placebo.
Traitement court ou prolongé ?Les populations diffèrentDans les études réunies par Henssler, le traitement durait moins de six mois en moyenne. Au Royaume-Uni, la moitié des utilisateurs en prennent depuis plus d’un an (Moncrieff). Zhang observe 35 % après 6 à 12 semaines et 51 % après plus de 24, écart non significatif.
Arrêt brutal ou progressif ?L’exposition diffèrePeu de différence : 29 % contre 30 % chez Henssler, 43 % contre 35 % chez Zhang, écart non significatif. Mais les diminutions testées duraient une à quatre semaines seulement.
Suivi d’une semaine ou de plusieurs mois ?Les phénomènes tardifs échappentLa durée de suivi la plus fréquente est de deux semaines (Moncrieff).
Symptômes légers ou sévères ?Un même taux cache des réalités différentesHenssler estime les formes sévères à environ 3 %, contre 0,6 % après placebo, chiffre jugé préliminaire. Une revue de 2019 incluant des enquêtes en ligne avançait 56 %, dont près de la moitié de formes sévères.

On peut donc obtenir des chiffres très différents sans qu’aucune de ces études soit frauduleuse ou absurde. Elles ne mesurent simplement pas la même chose…

Le cas particulièrement difficile des symptômes prolongés

Certaines personnes décrivent des symptômes qui durent des mois, parfois des années, après l’arrêt. La seule revue systématique sur le sujet n’a trouvé que sept études, dont trois analyses de témoignages en ligne (Rennwald et Hengartner, 2025). Elle oblige à séparer trois questions constamment amalgamées :

1. Des symptômes prolongés après l’arrêt existent-ils ? Oui, des observations solides sont compatibles avec ce phénomène. Dans un essai britannique de 478 patients, ceux qui avaient arrêté rapportaient encore, 39 semaines plus tard, 1,7 symptôme en moyenne, contre 0,8 chez ceux qui poursuivaient.

2. Combien de personnes sont concernées ? On ne le sait pas. Le seul chiffre disponible, 15 %, vient de 3 patients sur 20, tous traités pour un trouble panique dans une même structure en Italie. Les témoignages en ligne décrivent des durées de 5 à 166 mois, mais chez des personnes qui se sont elles-mêmes reconnues dans le problème.

3. Peut-on affirmer que l’arrêt en est la cause chez chaque personne ? C’est encore une autre question. Devant les données de l’essai britannique, Kalfas et al. (2025) voient plutôt des rechutes, car l’échelle utilisée compte aussi des symptômes dépressifs, et aucun traitement de ces symptômes prolongés n’a été testé dans un essai.

Le paradoxe final : le sevrage peut ressembler exactement à ce que le médicament traitait

 « Est-ce mon trouble qui revient ? »

Suivons une personne fictive :

  • Avant le traitement : anxiété, insomnie, humeur basse.
  • Sous traitement : amélioration.
  • Après la diminution : anxiété, insomnie, humeur basse.

Deux interprétations possibles :

  • Le traitement empêchait la rechute. Son retrait a permis au trouble de réapparaître.
  • La diminution a provoqué des symptômes de sevrage qui ressemblent au trouble initial.

Et une troisième : les deux phénomènes se produisent en même temps.

Un essai mené à Berlin et Zurich a cherché à les démêler (Volkmann et al., 2026). Il a suivi 103 patients en rémission pendant six mois après l’arrêt de leur antidépresseur. Deux résultats en ressortent :

  • Les deux tableaux se recouvrent. Les scores de sevrage et de dépression sont fortement liés, avec une corrélation de 0,74 la première semaine. Pour les auteurs, un score global ne suffit donc pas à faire le diagnostic.
  • Ils sont associés. Plus un patient a de symptômes de sevrage, plus son risque de rechute est élevé. Les auteurs ne savent pas si l’un cause l’autre, ou si ce sont deux conséquences indépendantes de l’arrêt.

Peut-on les distinguer ?

Plusieurs indices ont été étudiés. Chacun oriente, aucun ne prouve.

IndiceCe qu’il suggèrePourquoi il ne prouve rien
Le délai : « ça a commencé juste après l’arrêt »Le sevrage débute en quelques jours : 36 heures à 10 jours pour les antidépresseurs de type ISRS (Wisłowska-Stanek et al., 2025). Chez Volkmann, le score de sevrage culmine vers le 22e jour, celui de dépression vers le 28e.Après l’arrêt d’un simple placebo, 17 % des participants rapportent aussi des symptômes. L’anxiété pourrait revenir plus vite que la dépression (Kalfas et al., 2025).
La nouveauté : « je n’avais jamais ressenti ça »Rêves très vifs et sensations de décharge électrique sont inhabituels dans la dépression (Henssler et al., 2024). Chez Volkmann, dix symptômes n’apparaissaient qu’à l’arrêt, dont neuf physiques : troubles de la coordination, vision floue, tremblements.L’indice manque souvent : seul un patient sur cinq présentait l’un de ces dix symptômes (Volkmann et al., 2026).
La reprise : « j’ai repris et ça s’est arrêté »Les symptômes de sevrage cèdent en général vite quand le traitement est repris ou la dose remontée (Vinkers et al., 2024).C’est aussi compatible avec un effet du traitement sur une rechute : seule la rapidité oriente. Et pour les symptômes prolongés, la reprise n’a suffi que 9 fois sur 19 (Rennwald et Hengartner, 2025).
La durée : « ça dure depuis des mois »Le sevrage est en général plus transitoire qu’une rechute (Volkmann et al., 2026).La durée seule n’identifie pas le mécanisme, comme on l’a vu pour les symptômes prolongés.
La demi-vie de la moléculeEn théorie, plus une molécule s’élimine vite, plus les symptômes sont précoces et fréquents.Ni Zhang ni Volkmann ne retrouvent de lien simple.

Conclusion. Nous disposons d’un faisceau d’indices, pas d’un biomarqueur du sevrage ou de la rechute. Chez Volkmann, le modèle statistique censé prédire qui rechuterait n’a pas atteint une performance acceptable.

Et si nos essais confondaient eux-mêmes les deux ?

L’efficacité des antidépresseurs pour prévenir les rechutes repose sur un type d’essai particulier, dit de maintenance. Les personnes qui ont répondu au traitement sont tirées au sort : les unes le poursuivent, les autres reçoivent un placebo à la place. Le résultat est constant : davantage de rechutes dans le groupe qui arrête. Dans le grand essai britannique ANTLER, 56 % des patients du groupe « arrêt » ont rechuté en un an, contre 39 % du groupe « poursuite » (rapport ANTLER, 2021).

D’où la question : si des symptômes provoqués par l’arrêt sont comptés comme des rechutes, l’effet préventif du traitement est-il surestimé ?

Les arguments en faveur.

  • Dans beaucoup de ces essais, l’arrêt est brutal ou très rapide, et les symptômes d’arrêt risquent d’y être pris pour des rechutes (Vinkers et al., 2024).
  • Le surcroît de rechutes se concentre justement sur ces arrêts brutaux ou rapides (Zaccoletti et al., 2026).
  • Pour certains auteurs, cette confusion est fréquente, en recherche comme en pratique (Rennwald et Hengartner, 2025).

Les arguments contre.

  • Dans les deux semaines qui suivent l’arrêt, on n’observe pas plus de symptômes dépressifs qu’après un placebo. Et les rechutes sont plus nombreuses à six mois que le premier mois (Kalfas et al., 2025).
  • Des rechutes surviennent aussi après l’arrêt d’électroconvulsivothérapie d’entretien, un traitement sans syndrome de sevrage connu (Kalfas et al., 2025).
  • Chez Volkmann, retirer de l’analyse les rechutes du premier mois change peu les résultats. Les auteurs concluent à l’absence de confusion systématique, sans pouvoir l’exclure (Volkmann et al., 2026).

La confusion peut d’ailleurs jouer dans l’autre sens : des symptômes de sevrage classés en rechute font aussi sous-estimer le sevrage (Moncrieff et al., 2025). L’hypothèse est donc sérieuse, mais ce n’est pas un fait établi. Pour trancher, il faudrait des essais qui mesurent le sevrage avec des outils validés, ce que très peu font aujourd’hui (Zaccoletti et al., 2026).

Et pour arrêter, que sait-on ?

La façon d’arrêter compte, au moins pour le risque de rechute. Une synthèse de 76 essais et 17 379 participants a comparé les stratégies (Zaccoletti et al., 2026) :

  • Diminuer lentement avec un soutien psychologique, sur plus de quatre semaines, prévient la rechute aussi bien que la poursuite du traitement.
  • Diminuer en quatre semaines ou moins ne fait pas mieux qu’arrêter d’un coup.
  • Diminuer lentement sans soutien : le bénéfice n’est pas démontré, avec un niveau de preuve faible.

Ces résultats portent sur la rechute, pas sur les symptômes de sevrage.

Une question à laquelle les statistiques répondent mieux que la médecine individuelle

Les essais randomisés répondent à l’échelle des populations. L’histoire clinique, la chronologie et la pharmacologie tentent d’approcher la réponse à l’échelle d’une personne. Ni les uns ni les autres ne donnent systématiquement une certitude.

  • La recherche répond relativement bien à une première question : ce médicament augmente-t-il en moyenne le risque de ce symptôme ?
  • Elle répond parfois à une deuxième : ce symptôme apparaît-il plus souvent après l’arrêt de ce médicament ?
  • Elle répond beaucoup moins facilement à la troisième : mon symptôme, aujourd’hui, est-il causé par mon médicament ?

Deux conséquences pour qui informe sur ces médicaments :

  • Minimiser est une erreur : les recommandations ont longtemps parlé de symptômes d’arrêt durant une à deux semaines, en ignorant les formes plus longues (Henssler et al., 2024).
  • Dramatiser en est une autre : une insistance excessive peut favoriser des symptômes réels et invalidants par effet nocebo (Kalfas et al., 2025).

Pour soi-même, quelques repères restent utiles : noter quand les symptômes apparaissent et à quoi ils ressemblent, en parler à la personne qui prescrit, et ne pas arrêter un traitement seul ni brutalement. Cet article ne remplace pas un avis médical.

Un symptôme peut être réel sans que sa cause soit évidente. C’est peut-être la chose la plus importante à comprendre lorsque l’on parle des effets des médicaments psychiatriques.

Quelques limites à prendre en compte

  • Surtout des antidépresseurs. Pour les antipsychotiques, par exemple, les données sur les symptômes d’arrêt reposent sur cinq études de qualité médiocre (Vinkers et al., 2024).
  • Un débat entre équipes. Plusieurs auteurs de Kalfas et al. (2025) déclarent des liens avec l’industrie pharmaceutique. Plusieurs auteurs de Moncrieff et al. (2025) déclarent des droits d’auteur sur des livres consacrés au sujet ou une activité d’accompagnement de l’arrêt. Selon ces derniers, 74 % des études réunies par Henssler étaient financées par l’industrie ; Henssler ne trouve pas de différence de résultat selon le financement.
  • Une sélection. Les treize publications de départ ne constituent pas une revue systématique. Les sources ajoutées pour la partie III ont été choisies pour illustrer, sans recherche exhaustive.

Références

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  • Agence européenne du médicament, comité PRAC (2019). PRAC recommendations on signals adopted at the 13–16 May 2019 PRAC meeting (EMA/PRAC/265212/2019). PDF
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Article en ligne : https://communication-santementale.fr/comment-sait-on-que-cest-le-medicament/

© 2026 Mickael Worms-Ehrminger · Communiquer en santé mentale. Reproduction soumise à autorisation.

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